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AUJOURDHUI dans le salon


Aujourd'hui j'ai un blog.
(il y a aussi aujourd'hui un énorme canapé bleu dans le salon).
Sur le blog il y a des feuilles de voyage.
(Sur le canapé bleu, des corps ou des absences de corps).
Rien qui clignote rien qui brille. Pas de fleurs.
Rien de très sérieux.

A votre disposition aujourd'hui:
des mots. Souvent de moi, parfois des autres, dans tous les ordres...
un énorme canapé bleu.


Métie N.
Vendredi 4 novembre 2011 5 04 /11 /Nov /2011 20:56

 

Un peu de temps a passé. Que reste-t-il d'un voyage quand au premier pas la vie parisienne vous attrappe le pied et vous pousse dans la course de la tous-les-jours story... Je m'arrête et me regarde en arrière: j'accueille sur mon visage le baiser chaud d'un soleil de basse montagne, au-dessus d'une mer romaine très bleue, parsemée de pétroliers, où je trempe les pieds. De montagnes en mer partout où je passe je rencontre dans des personnes différentes une beauté particulière (ma bonne étoile de voyageuse? Celle du Désir qui me guide...) Tous ont été touchés par la grâce d'un homme, dont je ne rencontre dans le poble que l'épais souvenir...

 

Que faisais-je là bas. J'ai suivi mon Désir blond roux jusqu' aux pobles de la Cataluna, sur les chemins de ses terres, de sa naissance presque (de sa naissance à moi, comment me serait-il jamais arrivé s'il ne s'était pas un jour arrêté dans la maison du luthier des pobles?). Nous sommes partis d'un délicieux matin sur orge (les yeux si pleins d'amour, les cheveux si brillants de soleil), les paysages et les visages et les questions défilent, je suis là, avec lui, nous nous disputons parfois nous éloignons et puis de nouveau éblouis, amants, ardents... Des routes de la noix périgourdines enfoncées dans le brouillard (et tout à coup le soleil perce, les vaux resplendissent aux orées des forets), jusqu'au toit d'une maison dont chaque recoin dispose d'un lit pour les amis. La maison de tous du luthier. Y dormaient des Ukrainiens et autres errants parfois musiciens. Nous contemplons le paysage aux couleurs mouillées, des verts cyprés phosphorescents, presque aquatiques, des jaunes vignes, le rouge humide de la terre. Les trilles et glissements d'un oiseau moqueur me font sourire, mais je sens la tristesse creuser en lui, et ma présence d'étrangère à son passé m'embarrasse. Je descends et lui laisse l'horizon nuageux. En marchant nous nous éloignons (ô mon ami, mélodie de ma joie, tu es si loin  tout à coup, un fantôme marche entre nous), retrouvons des femmes qu'il ne faut pas appeler des veuves, deux vraies dames de grande classe catalane, s'aimant d'avoir aimé le même homme, et d'avoir fait pour lui tant de folies dans des vies d'infidélités nombreuses et d'inébranlable fidélité. Elles se serrent dans les bras en pleurant, en riant, en murmurant ses mots parfois, il ne faut pas craindre d'en parler, il faut continuer de vivre avec lui... (Il disait : à chaque instant de la vie il faut être soi, je ne suis vraiment moi que dans mon atelier...) Plus tard nous danserons ensemble sur de la mauvaise cumbia colombienne qui me rappelle le Mexique, en attendant je m'échappe de leur mémoire de lui, gravissant le petit sentier qui monte vers le village je me retourne et la voit, mince et long croissant lumineux, idéale beauté à qui je dédie mon tao (un tao pour la luna, un tao pour el fantasma, un tao pour la vaste paix du ciel amoureux...) Alors la guitare n'a pas encore vibré, mais tout le ciel résonne d'histoires, tant d'histoires autour d'un seul être qu'on ne pourrait jamais toutes les connaître, et qu'on ne peut rapporter qu'à travers les récits diffractés en mille voix. 

 

Je suis parfois de trop, et puis je suis pleinement là. Quand nous trouvons la ville romaine d'où un Scipion contemple  l'Afrique, la mer devient ses yeux, le soleil et le vent nous rendent plus légers, nous sommes heureux de nouveau, le souvenir n'est pas en des meubles ou des maisons mais dispersé en chacun des êtres qu'il a touchés de sa grâce. Grâce... Le regard mélancolique d'un musicien échappé de la prison du comme-il-faut (une vie à assurer pour rassurer les parents de la fiancée), seul avec ses guitares, et si je ne jouais pas que ferais-je alors, je rentrerais le soir et allumerais la télé...? Non, le luthier avant de mourir brutalement (il est parti sans prévenir, le cabron...) l'a chargé d'une responsabilité, joue, n'arrête pas de jouer, comme à un autre il a imposé l'art de créer des instruments vibrants, et découvert les ondes du bois... Quand ces deux orphelins se retrouvent (la mort de l'homme les a séparés et unis), l'un jouant la guitare que l'autre lui a apportée (la première, la plus claire, celle de noyer) je retiens mon souffle, le garçon s'est fondu dans l'instrument et je vois son reflet dans la couche trop fine de vernis florentin, la guitare fait jouer le musicien comme le musicien fait vibrer la guitare en s'exclamant de temps en temps, que guapa, que guapa la guitarra, se retenant de toquer trop fort à la manière flamenca, pour ne pas abîmer la beauté...

La beauté s'élève en notes, en odeurs de colle de bois et laque, en regards, en sourires gais et tristes. Temps. Tarragona. La musique des lieux. 

 

Bien sûr je voudrais rester et laisser l'autre vie à Paris endormie sous ses couvertures, mais je dois partir, un train de 7h du matin de Tarragona à Barcelona, entre les ravages ternes de béton j'assiste à l'explosion du jour, le disque rouge s'élève au-dessus des eaux bleus aux dentelles blanches, une aube superbe offerte pour apaiser la tristesse de la voyageuse (ils iront d'aventures, je les vois déjà dans la fourgonnette, un brun mélancolique un gai jeune homme blond roux (mon Désir, tu t'éloignes, mais promets que ton souffle me portera les couleurs du voyage) et le gitan vaguement fou sur les routes du flamenco, à la recherche d'autres coeurs palpitants, s'arrêtant parfois pour poser l'oreille sur la terre sonore d'Andalousie... ).  

 

Au retour l'automne s'était tendrement posé sur Paris, verts pâles jaunes et rouges, dans la  lumière claire d'un vaste ciel. Je trouvais la maison des Roms brûlée par des hommes à cagoules (étaient-ce des flics ou de simples citoyens?), un mort, ça rappelait les campements incendiés par les néonazis en Allemagne après la guerre, un Malien à légendes dormait dans la rue, j'étais triste et les airs professionnels des musiciens gelés ne faisaient pas illusion, je remuais les épais tapis de feuilles craquantes sous les arbes pour y trouver la grâce, la petite grâce qui ensorcelle, mon Désir blond roux disparaissait dans l'invention de son voyage et peut-être ne me reviendra-t-il jamais, qui serais-je pour priver le jeune homme des vies merveilleuses qui lui ouvrent les bras, n'ai-je pas moi-même si souvent succombé aux ailleurs, mais sa voix me parvient encore, il dit qu'il a posé sur la guitare claire le picador qui la protègera des coups de doigts du flamenco, et qu'elle porte un nom: Paris Tarragona, la Picadora.

 

 

 

 

Par Métie Navajo
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Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 10:57

 

J'ai déjà entendu cette histoire, de lui, et d'autres, plusieurs fois, dans des tons et des versions différents. Mais jamais si détaillée et passionnante qu'aujourd'hui, au petit restau thaï de la rue du Montparnasse où je n'emmène que les êtres chers. L'histoire commence. La prise de l'Odéon, tu te souviens? Non... Quelle année déjà? 1996... 1996? (1996... J'étais si loin encore, à passer le baccaulauréat, à m'ennuyer sur les bancs de la classe prépa, à rouler saoule de la maison de la forêt jusqu'au pied de la montagne sainte-geneviève) (la découverte de Paris) On nous sert. La main brune soulève le petit chapeau du bol : le curry rouge de canard coco est moins spectaculaire que d'habitude, moins coloré... 96. Le soulèvement des zapatistes avait eu lieu le 1er janvier 1994, le comité zapatiste parisien avait à peine deux ans, c'est lui qui l'avait fondé, si je ne me trompe pas (je me trompe assurément, les histoires sont pleines d'erreurs qui suscitent d'autres histoires) avec Piel Divina, l'ambassadeur du gouverneur du Chiapas en fuite, un Mexicain moustachu, et une autre Mexicaine qu'il était allée chercher exprès à Barcelone (algo asi...) C'était l'époque où les caméras ébahies du monde entier regardaient les petits Indiens en armes et cagoules se battre pour récupérer leurs terres. Ils avaient secrètement préparé leur révolution et organisé leur armée pendant plus de dix ans, dans les forêts et les montagnes perdues du Chiapas. Face aux caméras et dans le monde virtuel parlait le guerrier à pipe et cagoule, un ancien professeur de lettres à ce qu'on dit, Marcos; le sous-commandant insurgé, le délégué zéro... C'était formidable, c'était extraordinaire (il faut se souvenir de ce qu'on n'a pas vécu, à quoi serviraient sinon la mémoire des autres, leur parole, leur temps?); il paraît même, je l'ai appris hier soir de la voix basse de mon hermano de coeur, que les philosophes et les poètes avaient aimé Marcos comme ils avaient aimé René Char et leurs pères résistants, et de loin avaient vu avec lui se déclarer une guerre contre le nihilisme... Un philosophe a depuis ce temps sur son bureau quatre photos : Wittgenstein, Heidegger, et Marcos (et flûte, il me manque la dernière, à l'aide hermano...). Deux ans après, les zapatistes avaient invité leurs amis du monde entier à se réunir sur leurs territoires illégaux, au coeur battant de leur pauvreté fabuleuse, de leurs richesses infinies, le monde entier était venu en robe de soirée et bottes de combattants, en cuir d'anarchie et paillettes de spectacle, certains bien sûr pour suivre Marcos devant les caméras, d'autres pour rencontrer les invisibles dans leur forêt et leurs montagnes, et apprendre de ces tous-petits qui parlent tout bas comment ils avaient pu faire quelque chose de si grand... C'était la guerre (la guerre sans fin). Il y avait des millitaires des paramilitaires et il y avait de la boue, des tortillas des maïs et peut-être de l'arroz con leche pour se réchauffer la nuit, des timidités à défaire et une fierté énorme dans les regards qui sans cesse se baissent... Il y avait un peu d'électricité détournée et il y avait internet... (il se souvient que Libé titrait : "la jungle est branchée" ou quelque chose du genre). Certains s'éprirent et restèrent, car tout était à construire, les écoles et les hôpitaux, les coopératives et les ateliers, il fallait protéger la révolution, la nourrir, l'installer (ce qui, dans l'histoire du monde que je connais, peu de fois a été réalisé)... (Ne serais-je pas restée, moi aussi?)

 

Nous revenons vers Paris sans prendre les raccourcis... 1996... Mais... la prise de l'Odéon... N'était-ce pas 1968 plutôt?

 

Croisons les fils et tissons le temps.

 

(Fin du premier épisode)

 

 

Par Métie Navajo
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Lundi 17 octobre 2011 1 17 /10 /Oct /2011 10:28

Les voilà à courir dans les ruelles bondées du Marais, des Blancs Manteaux à l'Hôtel de Ville, laissant enfin les tas de revues empilées (d'où émergèrent quand même Dante et Marguerite Porète) pour arriver aux visages plus gais de l'indignation, esquivant de justesse les corps comme dans une scène de poursuite d'un film américain sauf qu'il s'agit des plaisirs de vraies vies, trois devant et un en arrière-garde à sourire au cigarillo,  un monsieur à trottinette se casse la binette sur le trottoir au passage en trombe des deux garçons de tête, les voilà arrivés à l'Hôtel de Ville les poumons brûlants, elle les perd un moment et trouve un acolyte de librairie politique qui peint une banderole et distribue son bulletin pour les prochaines élections : "non" sur un morceau de papier toilette... elle balaye le lieu du regard, hommes et femmes assis et allongés et debout, une voix qui s'élève au micro, elle a perdu ses mousquetaires et ça la fait rire, comment  pourrait-elle ne pas les retrouver, ce trio si beau et si dépareillé, elle se retourne encore une fois, les voilà, (scène avec profondeur de champ) : trois cow boys qui avancent en ligne ondulée, l'immense brun au corps élancé, le grand blond au chapeau et demi sourire ironique, le petit blond roux aux yeux bleus qui pétillent et poumons qui toussent d'avoir inhalé les vapeurs de son vernis florentin, moitié cellulosique, moitié gomme lac - laque évidemment...- (elle saura tout plus tard, aux belles heures de la nuit) elle se sent si fière de les voir venir vers elle, elle glisse son bulletin de toilette dans sa poche et ils méandrent vers la Seine, les histoires vont de bouche en bouche avec les sandwichs libanais, elle le regarde et à chaque fois trouve dans ses yeux dans son sourire tant de désir brut qu'elle en frisonne, d'histoires en histoires vibrées sur le cithare de la Catalogne à Crémone passant par les loubards à scooter d'Aulnay sous bois, les voilà assis sur un quai de la Seine, les bateaux passent bruyamment au nom de "Galère" et "Mama de Paris", ils parlent, elle se revoit sur cette berge il y a un ou deux ou trois ou quatre ans à me gorger de soleil un froid matin de décembre, dos au mur les yeux fermés délicieusement seule le visage tendu vers le dieu soleil, il était tôt et c'était mon anniversaire, à voir l'incroyable lumière en me levant j'avais pris la bicyclette et pédalé à toute allure pour m'offrir le matin en cadeau... (J'ai  raconté ça déjà. "Ci-gît-le-coeur de Paris", la rue par laquelle j'étais remontée, par laquelle nous venons de descendre)  Elle retourne au vibrato qu'elle aime tant, caresse du regard les trois garçons qui ont froid, plus froid qu'elle, partons, allons prendre un grog dans ce bar triste de la ville sans âme, il paraît qu'elle a déjà emmené deux d'entre eux dans ce même bar il y a des années, ils le disent mais elle ne s'en souvient pas, ils boivent un grog avant la saison fait remarquer le serveur, puis se séparent gaiement, contents les uns et des autres; maintenant ils sont deux à devoir encore contenir le désir jusqu'aux intérieurs, néons du métro feux et rires, entre les stands de la place du marché un baiser  long interrompu par le "alors on s'cache entre les tentes pour s'bécoter?" du vigile à la 8/6; ils rigolent mais c'est grave, il y a toujours un mec payé par la Mairie de Paris pour vous chasser du paradis quand on le réinvente d'un baiser... Pfff, de toute façon nous serons bientôt encore plus heureux que nous le sommes déjà, presque sans failles, et nous voilà à courir dans les dernières rues du dehors, toussotant des vapeurs de vernis florentin, ivres.  

Par Métie Navajo - Publié dans : journal parisien
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Mardi 20 septembre 2011 2 20 /09 /Sep /2011 18:42

 

Corps et voix. Deux créatures nues, peaux brune rouge blanche rousse lactée d'étoiles, lisent un Baudelaire qui devient suavement doux et terriblement drôle, et triste aussi, mais d'une tristesse majestueuse, et si juste musique du désir (ces vers qui depuis toujours me hantent, me chantent dans la cervelle, que déjà j'ai écrits sur ce cahier de sable) :

 

Ta Robe ce sera mon Désir, frémissant,

Onduleux,mon Désir qui monte et qui descend,

Aux pointes se balance, aux vallons se repose,

et revêt d'un baiser tout ton corps blanc et rose.

 

(L'articuler sans perdre son souffle. Deux voix dans un même souffle)

 

Le papillon se pose sur nous sans que je sache identifier ce qui l'attire; (l'odeur forte du démon d'amour, nos mastications sonores, le polen des joies éhontées, nos couleurs vives, nos rires...) Je sais que je ne comprendrai pas plus ce qui un jour le fera s'envoler, ni comment le retenir. En attendant je m'efforce de ne pas le retenir (s'efforcer de ne pas- :  un effort terrible...), il a les ailes si fragiles, l'éphémère bonheur...

 

Je laisse tout ça dans un coin de ma cervelle (ainsi qu'en son appartement...), Le soir, pénombre de salle blanche pleinement habitée de cordes et voix, je dine en gaie compagnie d'un poulet coco d'Estrella. Ne paressons pas, il faut repartir sur les traces de Roger Khâ, le poète qui m'inventa et que je veux inventer à mon tour. J'interroge le musicien malgache aux cabosses carrées. Roger Khâ? Il l'a connu oui. Il tourne la tête. J'insiste:  - Et? - Ben rien, rien à en dire. Il s'est suicidé à petit feu. Il prenait tout ce qu'il est possible de prendre. Tout...

Il tourne la tête. J'insiste :  - Il était bon musicien? - Franchement, je pourrais pas te dire, on a joué ensemble une fois peut-être, m'en souviens plus. Faudrait demander à Pia.

(Pia, une compagne abandonnée ou abandonneuse, qu'il faudrait aller persécuter de souvenirs?...)

Il tourne la tête et invente une conversation pour me faire définitivement abandonner le terrain. Je le laisse en paix. Il n'est pas toujours bon de réveiller les morts. Plus tard nous sommes dans le métro, il s'est adouci de quelques verres et de la beauté d'une Estrella, je reviens à la charge. - J'écris un livre, et il devrait en être un personnage... - Oui, Roger Khâ... Faudrait demander à Pia... Mais il y a pas grand chose à dire, il s'est brûlé, à Paris, à Mada... C'est tout.

Nous parlons de Madagascar, ma ville d'Indiens, puis Diego Suarez, le bar restaurant Libertalia de la famille Khâ; la plage où je le rencontrais, où il me baptisait (mythologie des origines). Le musicien aux cabosses a connu un de ses frères sur l'île de Nosy Be. Mais lui aussi est mort s'il se souvient bien. - C'est vraiment une drôle de famille, on dirait qu'elle est maudite... Maudite? Station Belleville, il descend avec ses cabosses suivi de l'écrivain touffu qui sait si bien bouleverser les langues de sa langue... Je rumine, maudit, maudit, c'est comme ça que je l'avais appelé, moi aussi, il y a une vie ou deux, quand il m'agonisait d'injures saoules, à me faire si peur... Mais à l'époque j'appelais Baudelaire maudit... et d'autres, je suivais les consignes des magazines littéraires, de l'université, plus globalement, de la grande machine à penser (la Culture)... (Est-elle pas sévère avec elle tout de même, cette passion de se flageller le passé...)

 

Succesion de stations, l''image revient, comme un rêve sous l'eau froide du matin. Incroyablement nette. Etaient-ils vraiment deux corps nus aux membres emmêlés d'amour sur une moquette sale, articulant Baudelaire en riant (du Baudelaire... en riant... what a scandal...). Lui devait sentir sur sa tombe se poser un grand rayon bien vibrant de joie (une chose où le son se mêle à la lumière....) (les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs...). Et le lendemain encore, aujourd'hui, hier. Tant que le papillon aux ailes fragiles du temps (le bonheur) reste à nous butiner, et que le désir monte l'escalier en courant; ne se tarit pas, mais coule, s'écoule, se pose et même, repose....

Par Métie Navajo
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Samedi 3 septembre 2011 6 03 /09 /Sep /2011 11:21

 

 

Premier cling de pass navigo, une identité enregistrée dans la base de la RATPBonjour, je n'avais jamais eu ce joujou dégoûtant dans les mains...  Fin momentanée de six années de fraude (une vie), finies l'escalade, les petites frayeurs et accélérations légères du pas, les leçons de morale citoyenne et la franche camaraderie aux tourniquets, et, surtout, finies les grandes parties de chats et souris avec agents violets verts de l'Ordre subterranéen. Il faudra voyager sans être aux aguets... Cling... Quel ennui...   Une fois éloignée du cauchemar saint-lazare j'arrive à Poissy de grand matin, salue d'un geste Ma-Dame-Majestueuse-Collégiale (assoupie dans l'oubli), et passe la porte du XIVème siècle. Le chemin de l'enclos de l'Abbaye m'amène au lycée. Il fait très beau, la côte est raide et le chemin de pavés irréguliers. 

 

L'Ecole. Bâtiments laids et ruineux couleur nausées entourés de jolies pelouses vertes, de bitume gris et de jardins fleuris, depuis le 4ème étage où personne ne monte jamais on a une vue plongeante sur la vallée, jusqu'à la Seine qui scintille au fond. Premières réunions, sous le règne de Dévastation-Technologie nous aurons c'est merveilleux des machines profondes comme des tombeaux, des claviers où tout écrire et souligner, l'obligation d'un espace numérique régional et aucun espace, car tout ce que nous ferons sera "partagé" avec l'Académie mondiale... A mon naïf "et pourquoi?" on ne répond pas autre chose que "progrès numérique"... (J'imagine alors des mains tristes et molles qui ne sauront plus tenir un stylo et le faire glisser sur le papier, avec le crissement léger, et, à force, la petite bosse de douleur sur le majeur...) (Ce n'est pas grave.)   Et, au cas où les élèves ne seraient pas encore tout à fait ravagés, bien appliquer les programmes des dernières réformes, véritables tuent-l'amour-la-littérature, pour une éradication méthodique de toute activité de pensée futile passablement séditieuse. C'est fou comme notre époque ressemble à de mauvais films tirés de très bons livres. Ce n'est pas grave, c'est merveilleux. (je me souviens de regards d'enfants ébahis devant la danse de la plume sur le carnet, la magie des mots qui apparaissent, qui ne sont même pas des mots, mais des signes...) (Ils sont des sauvages dans la jungle des souvenirs, et moi aussi, des enfants de misère libre, une espèce en voie d'extinction naturelle...).

 

 Faites attention à Facebook. Quand vous acceptez un élève comme ami sur Facebook, demandez-vous si vous le feriez dans la vraie vie... L'année dernière un professeur a glissé d'une amitié virtuelle à une possible pédophilie (virtuelle?)...

 

Je regarde autour de moi, collègues : des objectifs et des idées, des plaintes et des espoirs, des aspirations bridées, quelques joies perdues dans des soupirs. Je me laisse émouvoir. Et toi? L'envie dans leurs yeux quand je parle de quatre ans d'ailleurs, et maintenant du temps partiel. Du temps libre. Certains se voient dans mon miroir. Et pourquoi pas un peu d'espace... C'est que ça fait peur... et rêver...  Quelles autorisations et permissions il faut avoir ? Pris dans la  spirale du vide pour plus de pas beaucoup d'argent, plus de travail mais pourquoi, au fond, pourquoi toutes ces heures supplémentaires... "Tu comprends je veux être très libre mais en même temps j'ai besoin d'être très attachée" dit la plus sincère de tous. "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres" disait un autre contemporain...

 

  La morosité ambiante ne me gagne pas. Je me sens fraîche et heureuse, je dispense ma gaieté sans compter, je dissonne. En faisant le chemin en sens inverse je me fixe comme objectif professionnel de garder ma joie, quelque soit le désert. J'entre dans Ma-Dame de Poissy, seule avec toutes mes grandes fois, et me recueille un moment dans ce temple-temps abandonné. Un sourire à la Vierge, vierge (le sourire). Le soleil est encore là quand je sors, bon, chaud, je m'en gorge jusqu'aux fibres, je m'enroule dedans en prévision de l'Hiver, non pas l'hiver blanc en ses belles lumières, mais celui de grisaille morose, de terne fatigue (cette maladie qui fait vieillir de coeur et d'esprit)... Cling au milieu de mille autres. Je sue le cauchemar saint-lazare au fil des stations de la ligne 13, et puis je débouche dans mon quartier que j'aime, oui, surtout pour ses Portugais, je monte et bientôt j'entends les grondements de mon coeur, c'est mon désir, déjà le voilà courant les escaliers, le voilà devant ma porte avec ses mèches rousses rouges essouflées de vent et ses yeux bleus d'orage, tout un monde de ciels et de lunes musicales que j'aime tant, j'ouvre les bras autant que je peux pour essayer de l'englober,

mon désir est si grand...

 

 

Alors, Baudelaire, qui est comme chacun sait triste, fou, et maudit (il m'accompagne souvent. La joie est maudite) me souffle d'avance la fin de l'hiver-maladie :


Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,

viendra ranimer, fidèle et joyeux,  

les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Les charbons peuvent rester ardents. Mais il ne faut pas avoir peur de souffler sur le feu.

 



Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
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