Vendredi 4 novembre 2011
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Un peu de temps a passé. Que reste-t-il d'un voyage quand au premier pas la vie parisienne vous attrappe le pied et vous pousse
dans la course de la tous-les-jours story... Je m'arrête et me regarde en arrière: j'accueille sur mon visage le baiser chaud d'un soleil de basse montagne, au-dessus d'une mer romaine
très bleue, parsemée de pétroliers, où je trempe les pieds. De montagnes en mer partout où je passe je rencontre dans des personnes différentes une beauté particulière (ma bonne étoile de
voyageuse? Celle du Désir qui me guide...) Tous ont été touchés par la grâce d'un homme, dont je ne rencontre dans le poble que l'épais souvenir...
Que faisais-je là bas. J'ai suivi mon Désir blond roux jusqu' aux pobles de la Cataluna, sur les chemins de ses terres,
de sa naissance presque (de sa naissance à moi, comment me serait-il jamais arrivé s'il ne s'était pas un jour arrêté dans la maison du luthier des pobles?). Nous sommes partis d'un
délicieux matin sur orge (les yeux si pleins d'amour, les cheveux si brillants de soleil), les paysages et les visages et les questions défilent, je suis là, avec lui, nous nous disputons parfois
nous éloignons et puis de nouveau éblouis, amants, ardents... Des routes de la noix périgourdines enfoncées dans le brouillard (et tout à coup le soleil perce, les vaux resplendissent aux orées
des forets), jusqu'au toit d'une maison dont chaque recoin dispose d'un lit pour les amis. La maison de tous du luthier. Y dormaient des Ukrainiens et autres errants parfois musiciens. Nous
contemplons le paysage aux couleurs mouillées, des verts cyprés phosphorescents, presque aquatiques, des jaunes vignes, le rouge humide de la terre. Les trilles et glissements d'un oiseau moqueur
me font sourire, mais je sens la tristesse creuser en lui, et ma présence d'étrangère à son passé m'embarrasse. Je descends et lui laisse l'horizon nuageux. En marchant nous nous éloignons (ô
mon ami, mélodie de ma joie, tu es si loin tout à coup, un fantôme marche entre nous), retrouvons des femmes qu'il ne faut pas appeler des veuves, deux vraies dames de grande classe
catalane, s'aimant d'avoir aimé le même homme, et d'avoir fait pour lui tant de folies dans des vies d'infidélités nombreuses et d'inébranlable fidélité. Elles se serrent dans les bras en
pleurant, en riant, en murmurant ses mots parfois, il ne faut pas craindre d'en parler, il faut continuer de vivre avec lui... (Il disait : à chaque instant de la vie il faut être soi, je ne
suis vraiment moi que dans mon atelier...) Plus tard nous danserons ensemble sur de la mauvaise cumbia colombienne qui me rappelle le Mexique, en attendant je m'échappe de leur mémoire de
lui, gravissant le petit sentier qui monte vers le village je me retourne et la voit, mince et long croissant lumineux, idéale beauté à qui je dédie mon tao (un tao pour la luna, un tao pour el
fantasma, un tao pour la vaste paix du ciel amoureux...) Alors la guitare n'a pas encore vibré, mais tout le ciel résonne d'histoires, tant d'histoires autour d'un seul être qu'on ne pourrait
jamais toutes les connaître, et qu'on ne peut rapporter qu'à travers les récits diffractés en mille voix.
Je suis parfois de trop, et puis je suis pleinement là. Quand nous trouvons la ville romaine d'où un Scipion contemple
l'Afrique, la mer devient ses yeux, le soleil et le vent nous rendent plus légers, nous sommes heureux de nouveau, le souvenir n'est pas en des meubles ou des maisons mais dispersé en chacun des
êtres qu'il a touchés de sa grâce. Grâce... Le regard mélancolique d'un musicien échappé de la prison du comme-il-faut (une vie à assurer pour rassurer les parents de la fiancée), seul avec ses
guitares, et si je ne jouais pas que ferais-je alors, je rentrerais le soir et allumerais la télé...? Non, le luthier avant de mourir brutalement (il est parti sans prévenir, le
cabron...) l'a chargé d'une responsabilité, joue, n'arrête pas de jouer, comme à un autre il a imposé l'art de créer des instruments vibrants, et découvert les ondes du bois...
Quand ces deux orphelins se retrouvent (la mort de l'homme les a séparés et unis), l'un jouant la guitare que l'autre lui a apportée (la première, la plus claire, celle de noyer) je retiens mon
souffle, le garçon s'est fondu dans l'instrument et je vois son reflet dans la couche trop fine de vernis florentin, la guitare fait jouer le musicien comme le musicien fait vibrer la guitare en
s'exclamant de temps en temps, que guapa, que guapa la guitarra, se retenant de toquer trop fort à la manière flamenca, pour ne pas abîmer la beauté...
La beauté s'élève en notes, en odeurs de colle de bois et laque, en regards, en sourires gais et tristes. Temps. Tarragona. La
musique des lieux.
Bien sûr je voudrais rester et laisser l'autre vie à Paris endormie sous ses couvertures, mais je dois partir, un train de 7h du
matin de Tarragona à Barcelona, entre les ravages ternes de béton j'assiste à l'explosion du jour, le disque rouge s'élève au-dessus des eaux bleus aux dentelles blanches, une aube superbe
offerte pour apaiser la tristesse de la voyageuse (ils iront d'aventures, je les vois déjà dans la fourgonnette, un brun mélancolique un gai jeune homme blond roux (mon Désir, tu t'éloignes, mais
promets que ton souffle me portera les couleurs du voyage) et le gitan vaguement fou sur les routes du flamenco, à la recherche d'autres coeurs palpitants, s'arrêtant parfois pour poser l'oreille
sur la terre sonore d'Andalousie... ).
Au retour l'automne s'était tendrement posé sur Paris, verts pâles jaunes et rouges, dans la lumière claire d'un vaste
ciel. Je trouvais la maison des Roms brûlée par des hommes à cagoules (étaient-ce des flics ou de simples citoyens?), un mort, ça rappelait les campements incendiés par les néonazis en Allemagne
après la guerre, un Malien à légendes dormait dans la rue, j'étais triste et les airs professionnels des musiciens gelés ne faisaient pas illusion, je remuais les épais tapis de feuilles
craquantes sous les arbes pour y trouver la grâce, la petite grâce qui ensorcelle, mon Désir blond roux disparaissait dans l'invention de son voyage et peut-être ne me reviendra-t-il jamais, qui
serais-je pour priver le jeune homme des vies merveilleuses qui lui ouvrent les bras, n'ai-je pas moi-même si souvent succombé aux ailleurs, mais sa voix me parvient encore, il dit qu'il a posé
sur la guitare claire le picador qui la protègera des coups de doigts du flamenco, et qu'elle porte un nom: Paris Tarragona, la Picadora.
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