Mardi 3 août 2010
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Les portes du Royaume étaient encore ouvertes, je suis entrée. Entre les habitants se répercute l'écho : "mais où étais tu donc passée... disparu... partie en vacances... tu nous as manqué...tu
devrais rester ici toujours"... Toujours... Et les mains s'attrapent avec les regards, les corps s'approchent, les mains se serrent si longtemps paumes moites collées doigts entremêlés non plus
pour un salut, mais pour rester l'une dans l'autre. Une menotte de tendresse. Comme il est difficile ici de terminer même un geste. Je ne sais que dire. J'ai fui oui, loin de vous ce n'était que
pluies fines et tempêtes rageuses sur les monts et les vaux,mes frères, un ciel dont le ventre noir traînait jusqu'à terre et qu'il fallait percer pour faire jaillir le soleil, alors la vallée
inondée de lumière s'ébroue,verts gris jaunes mauves fondus dans le paysage limpide... Je me réveillais et me couchais carillonnée de cloches laitières, et je pensais à vous, mes frères, loin de
vous je vous écrivais... Ah? C'est bien ça... Leur tête noire est ailleurs. Bientôt il faudra abandonner le Royaume.Bientôt frappera la matraque de "l'ordre", l'entrée sera murée - quand la forêt a
déjà été rasée (l'histoire bulldozer)ils colmatent les failles et élèvent des murs de ciment (l'histoire prison): les uns dedans, les autres dehors.- Se tiennent assis au bord d'une table blanche
les deux amis très blond et très noir, à m’attendre... Ils brillent. "Esmeralda" me dit l'un tandis que l'autre fâché de mon absence se lève et s'en va, "Esmeralda en jupon brun tu es aujourd'hui"
(un autre nom, c'est curieux, celui que me donnait déjà le Victor Hugo Haïtien. A croire qu'à chaque période correspond un nom...),"montons sur la passerelle". Et il m'emmène très haut, les
hauteurs du royaume : une passerelle tendue au-dessus des toits, d'où l'on aperçoit Notre-Dame enlaidie : le sommet du sacré-choeur... Je n'étais jamais montée ici et me voilà vaguement vertige un
pas devant un pas derrière les rayons dorés du soleil, à déclamer devant sa caméra ce texte colère qui toujours me gonfle les poumons. - Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des
conquérants de l'Algérie : "Pour chasser les idées qui m'assiègent quelque fois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais des têtes d'hommes."- Un souffle de rage ouvre une
brèche opéradique dans le ciel parisien, l'image se fixe. A une petite fenêtre quelqu'une dessine la scène que j'écris à présent, mais je ne la devine pas. Plus tard je regarderai l'esquisse de
nous, blond et gitane, sans doute plus beaux qu'en réalité, légers dans l'air... Il y trop de lumière et trop d'ombre. Nous finissons dans une salle d'atelier qui sent fort le pipi; puis descendons
par les escaliers sombres jusqu'à l'agora. Grondement de la foule, on se dispute encore, on rit encore aux éclats, on veut assassiner le provocateur ("mais s'ils veulent rester qu'ils restent! ils
attendent que le gouvernement leur offre leur billet pour le Mali"), je regarde ceux qui ne partiront pas, et leur visage est une douleur à mon coeur... (visages bientôt en sang, corps croqués par
la gueule de l'abattoir, la grande bête de mort affamée de vie). D'autres m'attrapent encore les mains, les yeux, le sourire. Tu vas quitter le Royaume n'est-ce pas? Non, pourquoi je sortirais sans
quelque chose(un papier). Ils vont vous expulser. La police ne nous fera pas mal, dans ce pays il y a des lois... C'est bien le problème... Je suis venu d'Afrique, j'ai traversé le désert, tu crois
que j'ai peur? Moi j'ai peur, les lois sont des fouets. Tu le sais non? Regards détournés, paroles bambara, sourires en coin. Temps de guerre et il minaude. Tu comprends ce qu'on dit? Non. Vous
êtes seuls. Tu vas me sortir d'ici? Oui, par la peau du cou.Gros rires d'Afrique. Et où j'irai après? Je te dis que je sors sans quelque chose dans la main. Très bien. Dans ta main je mettrai ma
main.. Je ne sais pas comme le chef de village trouver les mots : "mes frères vous ne pouvez pas demander au chef du village de changer les chefs de famille...." je ne sais qu'approcher ma
tristesse qui murmure : "ne deviens pas chair à CRS, pars, pars toi aussi, ne sois pas fier, abandonne le royaume de magie douce et noire... Nous chercherons pour toi un toit ailleurs." Ils sont
fiers, rumeur d'une folie à mille voix. - Toi tu as 25 pour cent de folie me dit le plus fou de tous, le cahier natal dans les étagères de l'esprit. - Seulement?... Tu es bien injuste, avec quels
instruments dissèques-tu ma raison? Il disparaît, ou moi. On ne sait jamais dans ce royaume qui sont les fantômes. Le rebelle passe et dit : "je suis le rebelle". Oui. Chair de rebelle à CRS (son
visage que j'aime devient la petite gueule blanche du Mexique couverte de sang, le plus joli minois vu dans ma vie. La beauté blanche résonne dans la beauté noire, ensanglantées) Je sors du
royaume, j'ai un endroit où aller. Quitter mille êtres, les abandonner à leur triste sort, un grondement de tête, et aussi les malaises du livre argentin qui me poursuivent à l'intérieur, la Marre
se projette sur les murs fissurés de l'agora où s'infiltre la pluie à grosses gouttes... (Les rébellions violées, torturées, humiliées toujours renaissent fières, belles, d'une poésie implacable. -
Fallait-il refuser à Saint-Arnaud de faire sa profession de foi barbare : "On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres" - Le Royaume sera rasé comme la forêt parce qu'il
croît à l'intérieur de ses propres limites. Qui le comprend? Nous grandissons les uns des autres le village s'élève jusqu'à cette passerelle où s'ouvrent les portes du ciel. Le monde tourne.) Bien
sûr ce soir là on me tend un verre de "fin del mundo" argentin, qui me saoule comme un vin tannique à San Cristobal de Las Casas, je glisse derrière le temps.Un souffle ouvre une brèche opéradique,
les limites du Royaume se dispersent, nous serons à nous-même notre propre Royaume.
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