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Quelques notes d'hiver.
Les nuits sont éternelles et quand je ne les dors pas (elles sont si longues) je prends le livre d'insomnie d'un Uruguayen désespéré, qui me rend triste. Je concède à cette tristesse que je connais un certain temps, puis la repousse pour prendre à la place Le Don du chasseur de papillons, et glissant du roman à l'intérieur du roman à l'intérieur du... je m'enfonce peu à peu dans un rêve compliqué de littérature russe...
(il m'arrive de me réveiller à l'intérieur de mon rêve, je m'y vois comme en apnée, comme si mon moi rêvé était capable d'éveiller mon moi dormant... Longtemps que je n'avais pas retenu quelque chose de l'arrière-monde, je garde dans un coin de mémoire pour la raconter à mon frère de coeur la scène où nous montons successivement les marches d'un large escalier, et croisons le même homme qui pourrait bien être Roberto Calasso, mon hermano va le premier, arrivé à sa hauteur lui plante discrètement un couteau en dessous de la clavicule gauche, et continue à monter, je crois que l'homme reste sans expression, le sang ne coule pas; je viens, à sa hauteur j'ôte le couteau, non pas pour le sauver, mais pour l'achever. Son image disparait. C'est un meurtre en deux coups. Autour de cet évènement central la périphérie s'est effacée, plus tard je suis seule sur l'herbe, puis des silhouettes, des voix... )
Je m'offre aussi du sommeil et de la lecture de jour (peut-on appeler cette morne grisaille "jour"?) dans un luxe de vacances de pages et de mots entrecoupés de siestes, il y aurait de l'amour si mon Désir n'avait pas atteri de l'autre côté de la planète, dans un autre Empire où l'on parle français, c'est dire si la terre tourne sur elle-même... (Il allait chercher sur la Lune l'image que nous y laissons chaque fois qu'ensemble nous-, plutôt la forme informe qui attend d'être animée de nos souffles) (nos âmes s'envolent très loin nous nous aimons si bien). Au café portugais il y a luxe de vide en ces heures, j'ai César pour moi seule, l'Empereur du XIVème arrondissement, il me demande si je m'ennuie je lui dis que non, je lis des livres et je gribouille des carnets, il me dit qu'il a beaucoup lu avant ses vingt ans, de ces petites histoires courtes qu'on trouvait en Espagne, il les dévorait en deux heures, tu sais, est-ce que tu as connu ça, il y avait la vie du Che par exemple et plein d'autres aventures... Il voit à sa terrasse d'été des gens venir s'asseoir avec un livre, entre deux gorgées, entre deux regards deux oreilles tendues vers les ragots de quartier ils lisent distraitement deux lignes, mais il n'est pas dupe, on ne peut pas lire un livre comme ça, soit tu entres dedans tu es seul avec lui et tu le lis en une fois, soit tu fais semblant de lire... Ils font semblant, ça se voit bien... César lit sans doute comme il boit, d'une traite... Il se marre. Un habitué entre, petite comédie du client désagréable et du patron affable; puis l'inverse... La mécanique des heures est bien huilée. Puis il reprend. Mais écrire un roman, c'est inventer des histoires non ? Moi tu sais (il ne veut pas me vexer) je préfère vivre... Mais moi aussi je vis Cesar, presque chaque ligne de ma vie!... il y a plus de littérature à ce comptoir qu'aux bouches de tous les blasés parisiens qui font semblant de lire aux terrasses... La littérature c'est de la pura vida...
On passe politique : Ce soir je vais manger chez le maire avec ma femme... Ah oui? Mais c'est que l'Empereur est quelqu'un d'important... Il sourit. Le maire fréquente son café, je ne l'ai jamais vu? Non, je ne fais pas attention... Le maire dans mon petit café portugais, quel scandale... Cesar tu devrais te présenter, j'aimerais bien que tu sois maire du XIVème... Le monsieur qui travaille au couscous à côté acquiese, Cesar lui tonne de ne pas m'adresser la parole, et de m'appeler Dame, et affirme que quand il sera maire il le fera bannir du quartier, il l'enverra dans un trou, là bas... En Sibérie proposé-je (Je lis Nabokov)... Et qui t'apportera le couscous? répond l'autre. Soupir songeur de César. Oui c'est vrai, je vais te garder encore un peu... Plutôt Président... Je te vois bien Président de la République... Ah oui? C'est gentil ça... Mais alors au Portugal, parce que là bas le Président n'a vraiment rien à faire... D'accord, tu daigneras m'y emmener? (depuis le temps que je demande...) Mais si je t'emmène, je ne te ramène pas, tu restes là bas. Ca me va... Un euro dix sur le comptoir pour la meilleure noisette de Paris, je sors en songeant à la fin de la Prise de Taris, la fuite vers le Portugal, et aux petites histoires à lire en deux heures, il faudrait bien que j'en trouve une pour César, à lire derrière son comptoir quand le frérot bourru n'est pas là et qu'il tient le café toute la journée, riant et ronchonnant, caressant et tonnant, selon l'humeur du temps...
Liscano l'uruguayen de la nuit fréquente les gens du café pour se soulager du poids de la littérature. "tout écrivain est une invention. il y a un individu qui est un et un jour il invente un écrivain dont il devient le serviteur: dès lors il vit comme s'il était deux." Alors que ma littérature est dans les papillons de Nabokov aussi fragilement vivace que dans une noisette portugaise qui tache parfois le bout d'un nez blond que je lèche délicieusement (intrusion intempestive de mon Désir dans la scène) et nous sommes plusieurs à vivre et écrire dans un souffle, prenant tour à tour le rôle du maître et de l'esclave, et les cédant, les troquant contre d'autres costumes plus colorés...
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