Partager l'article ! Fleur, fantôme et papillon d'hiver: Le papillon s'était-il envolé...? A t-il disparu avec la lumière, r ...

Le papillon s'était-il envolé...?
A t-il disparu avec la lumière, reviendra-t-il avec la lumière?Se demandait la fleur, - et ne disons pas qu'elle fanait tout à fait sous ces trop lourdes questions- mais ses pétales se refermaient avec la nuit qui venait si tôt, et était bien longue l'hiver, et froide, surtout sans sommeil...
(Je ne m'endors pas pour mourir mais pour vivre quelques heures...)
Elle avait avalé tant de plaisir brûlant qu'elle pensait en être chaude jusqu'au printemps. Elle le savait pourtant, qu'il n'y a ni avance ni crédit sur le bonheur, dieux merci, qu'il est là où il se pose, uniquement là, ici, si fragile qu'il en devient transparent, là, on ne le voit pas mais il nous découvre, ici, nous recouvre, le tout fin papillon, d'une brume lumineuse, mais où est-il encore passé, sale bête désespérément jolie...
Pour se distraire la fleur pensait à Nabokov courant derrière les lépidoptères avec son filet, et la blanche et noire Ada derrière lui, et toute une bande de nympholeptiques, et elle se souvenait du jour où elle les avait vu voleter par dizaines autour d'une enfant bleue qui allait de myosotis en rhododendron dans un jardin, sans se rendre compte de rien, quelque chose devait émaner d'elle, ils nimbaient sa promenade... La scène s'éloignait, clignement soyeux du dernier d'entre eux, un sourire jaune tendre posé dans les airs, ne pas chercher à le retenir, on risquerait de lui briser une aile, de toute façon il est loin déjà, disparu dans l'été, ne reste plus que le souvenir d'un air gai, vibré sur des cordes de l'affligé violon... ou lyre... ou viole kabosse jarana cythare piano à queue plutôt, j'entends un Steinway du Morvan qui s'essoufle une nuit de noël... (tout ça pour ne pas parler de la pâle guitare de noyer, la picadora avec qui je voyageais, gomme et vernis, chevalet trop im-mobile, odeurs mêlées de bois et colle de poisson qui s'exhalent quand le musicien mélancolique touche et affine les cordes, il en a presque la tête qui tourne, le coeur surtout, et les pieds... Les mots et les images surnagent dans la rivière bleue de mon Désir, qui ondule toujours sur d'autres terres...) (reviendras-tu jamais, mon Désir?)
Comment en un battement d'ailes une joie infinie se mue-t-elle en tristesse?
se demandait la fleur, qui avait des poussées de sensiblerie par temps froids, et les larmes lui venaient aux pétales, qui n'étaient pas de la rosée (elle en avait tant bue, au bout des cils de son Désir, et un jour on lui avait dit que les larmes étaient un concentré toxique de toxines, et elle et son Désir avaient ri, se disant que ce serait bien joli tout de même, de mourir de larmes, et qu'il faudrait toujours avoir sur soi une petite fiole de ce poison, au cas où un bonheur trop grand vous pousserait vers la sortie...) (ô, mon désir, reviens donc, le temps est long aux nuits d'hiver...) et comment le battement d'ailes suivant fait-il apparaître un corps fort et doux sur lequel on peut appuyer son mauvais sommeil enrhumé, dont les bras étreignent dans la nuit, dont l'âme apaise l'âme, et dont la voix basse -si basse qu'elle semblait s'adresser à son fantôme- vous porte dans vos rêves... (nous étions deux fantômes dans une époque, nous étreignant de toutes nos forces pour ne pas disparaître... ou pour disparaître?) et elle sentait aussi la pulpe de ses doigts qui frottaient deux gouttes d'essence de menthe poivrée sur ses tempes, ses yeux qui la trouaient, ses lèvres sur son front, chaudes comme celles d'un frère, mais qui connaît la chaleur des lèvres d'un frère, et ce que cette chaleur dit... se demandait la fleur, encore étonnée, heureuse d'avoir dormi quelques heures dans le rêve d'un corps présent, aimée d'un fantôme bien vivant, qui de jour n'était pas tout à fait la même personne, ou était-ce elle qui changeait... ou la couleur du papillon...
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