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Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 10:57

 

J'ai déjà entendu cette histoire, de lui, et d'autres, plusieurs fois, dans des tons et des versions différents. Mais jamais si détaillée et passionnante qu'aujourd'hui, au petit restau thaï de la rue du Montparnasse où je n'emmène que les êtres chers. L'histoire commence. La prise de l'Odéon, tu te souviens? Non... Quelle année déjà? 1996... 1996? (1996... J'étais si loin encore, à passer le baccaulauréat, à m'ennuyer sur les bancs de la classe prépa, à rouler saoule de la maison de la forêt jusqu'au pied de la montagne sainte-geneviève) (la découverte de Paris) On nous sert. La main brune soulève le petit chapeau du bol : le curry rouge de canard coco est moins spectaculaire que d'habitude, moins coloré... 96. Le soulèvement des zapatistes avait eu lieu le 1er janvier 1994, le comité zapatiste parisien avait à peine deux ans, c'est lui qui l'avait fondé, si je ne me trompe pas (je me trompe assurément, les histoires sont pleines d'erreurs qui suscitent d'autres histoires) avec Piel Divina, l'ambassadeur du gouverneur du Chiapas en fuite, un Mexicain moustachu, et une autre Mexicaine qu'il était allée chercher exprès à Barcelone (algo asi...) C'était l'époque où les caméras ébahies du monde entier regardaient les petits Indiens en armes et cagoules se battre pour récupérer leurs terres. Ils avaient secrètement préparé leur révolution et organisé leur armée pendant plus de dix ans, dans les forêts et les montagnes perdues du Chiapas. Face aux caméras et dans le monde virtuel parlait le guerrier à pipe et cagoule, un ancien professeur de lettres à ce qu'on dit, Marcos; le sous-commandant insurgé, le délégué zéro... C'était formidable, c'était extraordinaire (il faut se souvenir de ce qu'on n'a pas vécu, à quoi serviraient sinon la mémoire des autres, leur parole, leur temps?); il paraît même, je l'ai appris hier soir de la voix basse de mon hermano de coeur, que les philosophes et les poètes avaient aimé Marcos comme ils avaient aimé René Char et leurs pères résistants, et de loin avaient vu avec lui se déclarer une guerre contre le nihilisme... Un philosophe a depuis ce temps sur son bureau quatre photos : Wittgenstein, Heidegger, et Marcos (et flûte, il me manque la dernière, à l'aide hermano...). Deux ans après, les zapatistes avaient invité leurs amis du monde entier à se réunir sur leurs territoires illégaux, au coeur battant de leur pauvreté fabuleuse, de leurs richesses infinies, le monde entier était venu en robe de soirée et bottes de combattants, en cuir d'anarchie et paillettes de spectacle, certains bien sûr pour suivre Marcos devant les caméras, d'autres pour rencontrer les invisibles dans leur forêt et leurs montagnes, et apprendre de ces tous-petits qui parlent tout bas comment ils avaient pu faire quelque chose de si grand... C'était la guerre (la guerre sans fin). Il y avait des millitaires des paramilitaires et il y avait de la boue, des tortillas des maïs et peut-être de l'arroz con leche pour se réchauffer la nuit, des timidités à défaire et une fierté énorme dans les regards qui sans cesse se baissent... Il y avait un peu d'électricité détournée et il y avait internet... (il se souvient que Libé titrait : "la jungle est branchée" ou quelque chose du genre). Certains s'éprirent et restèrent, car tout était à construire, les écoles et les hôpitaux, les coopératives et les ateliers, il fallait protéger la révolution, la nourrir, l'installer (ce qui, dans l'histoire du monde que je connais, peu de fois a été réalisé)... (Ne serais-je pas restée, moi aussi?)

 

Nous revenons vers Paris sans prendre les raccourcis... 1996... Mais... la prise de l'Odéon... N'était-ce pas 1968 plutôt?

 

Croisons les fils et tissons le temps.

 

(Fin du premier épisode)

 

 

Par Métie Navajo
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