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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 11:19

 

A Madeleine

 

 

Les lecteurs s'impatientent, mais je ne veux pas presser le temps, il est si susceptible, juste le secouer gentiment pour en faire tomber quelques épisodes mûrs pendus à des branches basses, après tout, 68 ce n'est pas si loin, des voix, des visages et des mélodies m'y ramènent souvent... (vision chronologique descendante: levez les yeux, le passé est en haut)... La piste de Roger Khâ qui ne cesse de s'évanouir dans le silence et de réapparraître dans la lumière d'hiver (le vrai hiver se pose enfin sur nous, l'empereur César du 14ème arrondissement a raison: on en a besoin...) y mène aussi.

Mais laissons la jeune fille sur les genoux de Roger Khâ (une photographie d'époque), mon tao suspendu au soleil à côté de son arbre, mon Désir essouflé en haut des escaliers, et le bonheur fragile à sa bonne heure... Et revenons vers le 5ème arrondissement...

 

 

Ca a donc commencé comme ça, nous on avait rien fait, presque rien, on était à la Sorbonne et...

 

  Evidemment j'entends la voix des cascades d'un peu plus loin maintenant, derrière quelques jours-semaines, il faut donc plonger le nez dans le précieux carnet pas encore perdu (la malédiction actuelle), et déchiffrer les notes jetées dans un métro cahotant après notre dernier déjeuner, un vendredi merveilleusement ensoleillé, où, on s'en souvient, nous recevions une visite beauvaisienne inattendue mais opportune... Voyons... ça vient après la critique littéraire de Nabokov et Liscano au café portuguesh... mais avant la fête argentine ratée (quoique la promenade d'une douceur absolue dans les bruits et les visages de la première nuit de l'année ait été très réussie)... ne traînons pas trop en route... cette tendance à regarder toujours les orillas del camino... Nous y voilà: Prise de l'odéon, histoires vues de loin (c'est exactement ce que j'ai écrit comme espèces de de titre et sous-titre).

 

Après la nuit du 10 mai (tu sais qu'il y a eu deux nuits sanglantes en "mai 68", celle du 10, et celle du 24), vers le 14 mai, Philippe (mais n'était-ce pas plutôt Jean-Jacques?) Lebel... Tu vois qui c'est? Oui, vaguement... (manière orgueilleuse de dire pas du tout, mon interlocuteur connait) Un type d'une famille culturello-grande-bourgeoise, père expert d'oeuvres d'art, il revenait d'études aux Etats-Unis plein de Happenings et theater post surréaliste... Il avait monté Le Désir attrapé par la queue de Picasso... Ce Lebel, qui en a après la culture évidemment, a l'idée de lancer le mouvement de la Sorbonne vers l'Odéon. Là il jette à la figure des J-L Barrault et Madeleine R. mythiques directeurs de l'époque Révolution La culture est morte L'art est mort Les artistes sont morts Votre Théâtre National est mort et Comment osez-vous continuer à faire ce "théâtre" alors que le peuple dans la rue... -En quoi il n'avait pas tout à fait tort, et aurait sans doute de plus en plus raison, mais c'est si facile de toujours tout critiquer, que vive donc la culture morte de la société des cadavres du spectacle, ce n'est pas de n'avoir pas su inventer un joli slogan depuis 68 qui fait frémir (ça pourrait être bon signe) mais plutôt de s'être habitué à vivre dans une serre-cercueil aux mauvaises odeurs dissimulées par des parfums très chers- Bref, il arrive ainsi à faire pleurer Barrault comme Madeleine, sensibles à ces questions (ils aimaient Artaud et le théâtre de la vie tout de même, rêvaient d'art total et populaire...) qui ouvrent l'Odéon aux interprètes en chair et os de mai 68. Ils en seront remerciés bientôt par le grand Malraux, il y a là-dessus plein de documents... Pendant un mois l'Odéon devient un forum permanent, on y vit par roulements, on y passe, on y parle surtout... C'est la grande tribune de déballage, paroles, paroles, paroles... Mais là dessus c'est Th. que tu devrais interroger, - chroniqueur de blues libertaire déjà rencontré autour d'un fils d'Industrial Worker of the World en tournée européenne dans un break suisse allemand (voir les éléments de ce mystère sur http://nomsdefleurs.over-blog.com/article-33788294.html)-, parce que lui vraiment il y était... Au début de l'agitation il était intéressé mais n'appartenait à aucune organisation ni syndicat ni rien, et savait pas comment se mettre dedans tout ça... Alors il est resté presque en permanence à l'Odéon, y jouant le rôle d'un topile (sic, et pour ceux qui ne connaissent pas le terme, allez réviser la répartition des charges dans un village indien au Mexique).

Mon interlocuteur lui n'a rien de spécial à raconter sur l'Odéon, il faisait un tour de temps à autre avec sa Madeleine, amoureuse rencontrée à peu près sur les barricades, et que l'on aperçoit avec lui dans Le Soulèvement de la vie du Maurice Clavel "messieurs les censeurs bonsoir" lors de l'occupation du siège de la Confédération Nationale du Patronat Français en 1970 (ils s'y étaient retrouvés pour dénoncer les conditions de vie des immigrés qui mouraient dans le bidonville d'Aubervilliers, et finirent tous en garde à vue, Genet et autres Duras compris). Il y passa tout de même une nuit, une seule, après la journée sanglante du 24 mai. La police forçait une à une les barricades du Boulevard Saint-Michel, la situation devenait critique, Madeleine et lui s'enfuirent comme beaucoup d'autres vers le Théâtre de l'Odéon, encore en "zone libre"... Le vieux théâtre, ajoutera-t-il plus tard (je mélange dans ma voix ses paroles vives et  ses mots écrits) devint le coeur de la ville qui brûlait, ou le coeur brûlant de la ville... Ils en firent une visite incroyable, des combles jusqu'au sommet, croisant Phèdre Figaro et le Rhinocéros au milieu de Romains et spadassins bariolés de toutes les époques, les costumes de centaines de spectacles se trouvant dignement portés par les occupants du lieu, jusqu'à arriver sur le toit, d'où l'on voyait s'étendre une mer d'hommes au triste uniforme...

 

- Ici nous retombons sur les pattes de la prise de l'Odéon en 1996, quand de l'intérieur de l'Odéon, où il se tenait aux aguets, il vit d'abord arriver la marée d'hommes noirs sans papiers, puis se poster les hommes au même uniforme dont le triste métier semble être d'assiéger le coeur de la ville (vie)-

 

Quelques jours après l'Odéon fut repris sans heurts, en juillet Lebel agitait Avignon avec le Living Theater et le festival était boycotté. Que devint Lebel? Riche. Il hérita de son père d'un hôtel particulier avec gardien en livrée, et collection d'oeuvres d'art expertisées. Il est grand copain de Jack Lang, autre professionnel du spectacle.

 

L'histoire se termine donc ainsi. Sauf qu'il reste l'essentiel à dire, pudiquement gommé lors de la conversation, et restitué par mail. Je ne peux mieux faire que citer dans le texte : "Le vieux théâtre fut dans cette nuit de mai où le coeur de la ville brûlait, un refuge pour nos amours adolescentes (Madeleine et moi n'avions pas encore 18 ans). Par enchantement, cette longue journée insurrectionnelle du 24 mai 1968 se terminait pour de jeunes amants en théâtre onirique, en un rêve éveillé et merveilleux."

 

Le rêve de mai 68 brûlait à l'Odéon. D'ardeur. 

 

 

  Il ne nous reste qu'à dédier Mai 68 à Madeleine.

 

Par Métie Navajo
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Commentaires

Lisant, écoutant.

http://www.youtube.com/watch?v=ZCrsKGfJP_w

 

la main d'un maître anime le clavecin des prés

 

Amen

 

Merci.

Je vous salue.

Commentaire n°1 posté par Nietzsche le 16/01/2012 à 23h11
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