Notre marche était une fête, elle se finit en manifestation qui finit un samedi parisien, au milieu de mille autres, devant Monsieur de l'Immigration et Madame de l'Identité nationale, sourds et muets, entre des flics, sous des regards qui ne regardent pas et des nez qui se pincent...
Pourtant nous sommes là, sous les gilets jaunes, derrière la banderole banderole, nous aimant encore comme des frères et des soeurs, pas tout à fait prêts à renoncer les uns aux autres...
-Il y a cette évidence-là, plus forte que toutes les lois que nous ne reconnaissons pas (comme me plaît ce nous tout à coup, qui si souvent me fait peur quand il menace ma pensée, ma poésie, comme je suis fière d'y entrer mon petit je, tout bronzé de la route, j'ai tant noirci aux rayons qui émanaient de notre soleil) : nous avons des uns des autres une faim de loup, une soif longue, insatiable... les hommes sont faits d'eau, me dit le chanteur de grand chemin, le dieu des musulmans a créé les hommes d'eau, tu savais ça...? au milieu des cris sa voix se perd, me visite en esprit le dieu maïs dont les poignets chinois coulent comme des rivières... -
Ce n'est plus la marche folle au bord des nationales où nous torréons les camions, la vie qui se construit caminando, dans les agacements et nervosités, dans les tendresses et rivalités, dans l'urgence de vivre, sans choix,
nous allions et le réel s'ouvrait devant nous, et dedans...
et dedans...
Non, c'est samedi d'avenues parisiennes écrasées de sale soleil.
(tout est né à Paris pourtant... )
Le chanteur au chapeau me sourit, il a les dents du bonheur sous l'étoile de l'infortuné; il voudrait encore m'offrir quelque chose, mais mon ami, tu m'as déjà tant donné... moi je voudrais t'offrir ma nationalité si tu la veux, un monde assez grand pour toi, un monde d'eau pour les êtres faits d'eau que ton dieu a créés...
- Si je n'avais pas eu la foi où m'abriter, comment aurais-je supporté...
(le récit tranquille de ta vie par petites horreurs superposées me donne parfois envie d'étrangler ton dieu, mais comment saisir l'eau...)
- Et comment chanterais-tu encore pour les chevaliers dansants que nous sommes...
Son dieu lui a fait don de la voix qui rend heureux. (Comme Far-li-mas envoûtait jusqu'aux prêtres qui oubliaient
de contempler le ciel. Comme Orphée envoûtait les hommes les animaux et les dieux, même les morts, histoires mélangés recouvertes du bruit des poids-lourds, des avions militaires, deviennent
légendes du monde entier. Un berger de vaches quitte sa terre parce qu'il veut construire à sa mère une maison qui soit rien moins que la Tour Eiffel... Nous tournons le temps et inventons
le passé.)
- Tu te souviens de la journée où nous ne pouvions nous parler sans nous fâcher? Tu te souviens du jour où-? et la fleur? Et le chapeau de paille sur mon sommeil...
et notre première rencontre qui était déjà un fou-rire...
(Nous avons tant de souvenirs, peut-être trop, une mémoire dense et lourde, qui pèse sur l'esprit.)
Dans la foule parisienne se confondent les visages suants, en apparaissent de nouveaux, je ne vois plus Adel au bandana sans bandana, ni le petit poète blédard, ni le géant au rire haut, ni même les Ivoiriens porte-voix, et Monsieur J'accuse le Haïtien a disparu sans dire adieu (de lassitude)... Je sens que je me perds, il me reste heureusement la casquette du Malien de Montreuil où poser mes yeux quand ils sont fatigués de scruter en vain, il veille toujours quelque part... Nous perdons-nous dans les autres...? Les voix se succèdent au micro, quelque chose commence mais quelque chose finit, la fête est fausse tout à coup je ne vois plus ce que nous célébrons...
(Dis, Blaise, est-ce que sommes-nous bien loin de Montmartre?
Dis, Jehanne, est-ce qu'ils vont nous donner les papiers?)
Madame de l'Identité Nationale est vide et stérile, ça n'a rien d'étonnant, mais tout à coup j'ai le sentiment que nous jacassons pour la distraire dans une cage de lois,
alors que nous avons été si libres...
Je tourne les yeux, autour de nous les visages de grenelle de grenaille sont de gens bien misérables, bien morts, qui voudraient nous voir disparaître...
La voix de Samia représentante de toutes les sans-papières du monde s'élève et me rassure, sa parole
déchaînée, femme presque unique à avancer, plus belle que tant de bonnes Françaises... : moi je suis allée à Nice, j'ai été chez moi partout en France, je reste ici, je ne partirai
pas...
Fin des festivités. Les gilets jaunes quittent la place et repartent vers leur propre ministère.
Dans le métro un pass navigo fait clink pour dix, je me sépare d'eux. Les quitter est un déchirement. Je les regarde s'éloigner, je pourrai aller encore, mais jusqu'où... Ma solitude me retient, le goût que j'ai de leur absence, et les chants continuent en rivières, en prières, et la vie que nous nous sommes donnés, ils sont bien loin, ils arrivent, ils sont tout près, c'est ainsi,
je ne cesserai plus de les entendre.
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