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les chemins d'ailleurs

Dimanche 6 juin 2010 7 06 /06 /Juin /2010 13:22

 

Notre marche était une fête, elle se finit en manifestation qui finit un samedi parisien, au milieu de mille autres, devant Monsieur de l'Immigration et Madame de l'Identité nationale, sourds et muets, entre des flics, sous des regards qui ne regardent pas et des nez qui se pincent...

Pourtant nous sommes là, sous les gilets jaunes, derrière la banderole banderole, nous aimant encore comme des frères et des soeurs, pas tout à fait prêts à renoncer les uns aux autres... 

 

-Il y a cette évidence-là, plus forte que toutes les lois que nous ne reconnaissons pas (comme me plaît ce nous  tout à coup, qui si souvent me fait peur quand il menace ma pensée, ma poésie, comme je suis fière d'y entrer mon petit je, tout bronzé de la route, j'ai tant noirci aux rayons qui émanaient de notre soleil) : nous avons des uns des autres une faim de loup, une soif longue, insatiable...  les hommes sont faits d'eau, me dit le chanteur de grand chemin, le dieu des musulmans a créé les hommes d'eau, tu savais ça...? au milieu des cris sa voix se perd, me visite en esprit le dieu maïs dont les poignets chinois coulent comme des rivières... - 

 

Ce n'est plus la marche folle au bord des nationales où nous torréons les camions, la vie qui se construit caminando, dans les agacements et nervosités, dans les tendresses et rivalités, dans l'urgence de vivre, sans choix,

nous allions et le réel s'ouvrait devant nous, et dedans...

et dedans...


Non, c'est samedi d'avenues parisiennes écrasées de sale soleil. 

(tout est né à Paris pourtant... )

 

Le chanteur au chapeau me sourit, il a les dents du bonheur sous l'étoile de l'infortuné; il voudrait encore m'offrir quelque chose, mais mon ami, tu m'as déjà tant donné... moi je voudrais t'offrir ma nationalité si tu la veux, un monde assez grand pour toi, un monde d'eau pour les êtres faits d'eau que ton dieu a  créés...

- Si je n'avais pas eu la foi où m'abriter, comment aurais-je supporté...

(le récit tranquille de ta vie par petites horreurs superposées me donne parfois envie d'étrangler ton dieu, mais comment saisir  l'eau...)

- Et comment chanterais-tu encore pour les chevaliers dansants que nous sommes...

 

Son dieu lui a fait don de la voix qui rend heureux. (Comme Far-li-mas envoûtait jusqu'aux prêtres qui oubliaient de contempler le ciel. Comme Orphée envoûtait les hommes les animaux et les dieux, même les morts, histoires mélangés recouvertes du bruit des poids-lourds, des avions militaires, deviennent légendes du monde entier. Un berger de vaches quitte sa terre parce qu'il veut construire à sa mère une maison qui soit rien moins que la Tour Eiffel...  Nous tournons le temps et inventons le passé.)

 

- Tu te souviens de la journée où nous ne pouvions nous parler sans nous fâcher? Tu te souviens du jour où-? et la fleur? Et le chapeau de paille sur mon sommeil...


et notre première rencontre qui était déjà un fou-rire...

(Nous avons tant de souvenirs, peut-être trop, une mémoire dense et lourde, qui pèse sur l'esprit.)

 

Dans la foule parisienne se confondent les visages suants, en apparaissent de nouveaux, je ne vois plus Adel au bandana sans bandana, ni le petit poète blédard, ni le géant au rire haut, ni même les Ivoiriens porte-voix, et Monsieur J'accuse le Haïtien a disparu sans dire adieu (de lassitude)...  Je sens que je me perds, il me reste heureusement la casquette du Malien de Montreuil où poser mes yeux quand ils sont fatigués de scruter en vain, il veille toujours quelque part... Nous perdons-nous dans les autres...? Les voix se succèdent au micro, quelque chose commence mais quelque chose finit, la fête est fausse tout à coup je ne vois plus ce que nous célébrons...

 

(Dis, Blaise, est-ce que sommes-nous bien loin de Montmartre?

Dis, Jehanne, est-ce qu'ils vont nous donner les  papiers?)

 

Madame de l'Identité Nationale est vide et stérile, ça n'a rien d'étonnant,  mais tout à coup j'ai le sentiment que nous jacassons  pour la distraire dans une cage de lois,

alors que nous avons été si libres...

Je tourne les yeux, autour de nous les visages de grenelle de grenaille sont de gens bien misérables, bien morts, qui voudraient nous voir disparaître...

 

La voix de Samia représentante de toutes les sans-papières du monde s'élève et me rassure, sa parole  déchaînée, femme presque unique à avancer, plus belle que tant de bonnes Françaises... : moi je suis allée à Nice, j'ai été chez moi partout en France, je reste ici, je ne partirai pas...

  Fin des festivités. Les gilets jaunes quittent la place et repartent vers leur propre ministère.

 

 Dans le métro un pass navigo fait clink pour dix, je me sépare d'eux. Les quitter est un déchirement. Je les regarde s'éloigner, je pourrai aller encore, mais jusqu'où... Ma solitude me retient, le goût que j'ai de leur absence, et les chants continuent en rivières, en prières, et la vie que nous nous sommes donnés, ils sont bien loin, ils arrivent, ils sont tout près, c'est ainsi,

 

je ne cesserai plus de les entendre.

Par Métie Navajo - Publié dans : les chemins d'ailleurs
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Mercredi 2 juin 2010 3 02 /06 /Juin /2010 21:52


La rue que je connais, les quatre chiffres du code en bas, l'escalier, la clé qui tourne mal, le salon en son bordel aménagé, le silence : retour au quotidien... mais où se trouve la routine maintenant....? N'est-elle pas à se réveiller dans un gymnase à l'heure où les premiers murmures des prières dérangent les ronflements, à regarder autour de soi, à maudire le mauvais dieu de mon sommeil... et je me lève, le premier que je vois c'est le cuisto en chef débraillé, il fume sa cigarette avant de préparer le thé (il est maître du thé et valet des maîtres), nous nous serrons les mains et échangeons les tendresses matinales, déjà s'oublie la nuit si peu dormie...

Puis le moment précieux et court d'écrire sur le carnet avant le lever des troupes, le petit déjeuner les sacs à faire et charger, l'attente, la banderole, marcher, chanter, crier, marcher, danser, manger boire un peu d'eau, parler avec les uns et les autres, marcher, chanter, discourir, danser en Indiens, répéter des scènes de théâtre, discuter gravement gaiement avec les uns et les autres....

Soir.


Après la routine de ce désordre ambulant la vie parisienne devient la geste,

et le silence un écrasant ennemi. 


-je me réveillai il y a deux ou cent nuits dans la grande salle mixte des femmes (...), je me réveillai au fracas d'un silence presque total....

Pas un bruit, sont-ils morts mes amis?...-


Je ne veux pas être triste. J'ai versé mes larmes à Cannes. Une claque violente mise par la "réalité" offensée quand nous sommes venus lui imposer la force de notre vie, de notre temps (mais je sais quant à moi que nous sommes la réalité, que nous sommes mêmes si réels que le spectacle pourtant polymorphe n'arrive pas à englober notre insolence) : l'escorte policière fait de nous d'importants délinquants, de pauvres fascistes tiennent une minable banderole à quelques mains, les touristes font des mines dégoutées tandis que mes amis posent devant les grands yachts...

Et on nous interdit de marcher...


De là ne sont pas venues les larmes. Mais du cercle qui tout à coup s'agrandissant se dilue, les voix ne sont plus les mêmes et il faudrait avec elle chanter, je suis bien injuste dans ma fidèlité, nous ne dansons plus pour nous-mêmes mais pour les autres, leur cédant notre existence... La gueule du monde abattoir s'ouvre bien menaçante, à tout moment nous risquons de-


Je n'ai plus le coeur. Les voix m'appellent mais je m'éloigne pour pleurer, vient le consolateur que je connais peu, s'assit à côté de moi, il ne parle pas bien mais ne supporte pas ma tristesse, tu es si gentille avec tout le monde dit-il, tu aimes tout le monde, c'est la première fois que je te vois comme ça alors je ne peux pas être content, quand tu es énervée (la tristesse est pour lui un énervement) on ne peut pas chanter, on ne peut pas être bien... La dent dorée brille au fond de sa bouche quand il sourit, il me regarde avec telle intensité, sans baisser les yeux... Il prend ma main et reste, à me répéter les mêmes choses, à se taire, sans se lasser. Ne me quittera pas tant que je ne serai pas guérie...


Je guéris.



(Aujourd'hui arrivés au point de départ, nous entrons par la grande porte du ministère de la régularisation, bain noir de foule et discours joyeux sur fond d'amerture : Nice la Françafrique pas encore de papiers mais nous avons gagné... je suis au milieu d'eux, mes cent frères et quelques soeurs multicolores de la route, se mettent à crier mon nom, mon nom que j'entendais dans leur bouche cent fois par jour, que deviendront mes oreilles, scandent ensemble mon nom et m'attrappent me soulevent me portent sur leurs larges paumes

jusqu'aux nues...

c'est à dire au ciel...

 

- Ay compagnons de route je ne savais pas que j'avais le coeur assez grand pour aimer tant et tellement 

être aimée de tous

à côté de vous il se gonfle de force s'élargit,

jusqu'à ce que tout moi ne soit plus qu'un coeur palpitant gigantesque...


je le découvre et m'en émerveille-)


Un couscous un tiep un mafé avec les doigts, les adieux sont longs et bons et tristes, ma voix cassée au mégaphone, dire encore une fois : Quand quelque chose finit quelque chose commence, je suis fière d'avoir marché avec vous. Je n'ai jamais rien fait dont je sois si fière. Et s'ils nous envient et s'ils détestent nos grands corps d'Africains kurdes c'est que nous avons trop de joie, quand nous passons dans leurs rues nous sommes les derniers vivants, et nous savons enchanter le monde...

 

Au café sous le soleil quelques-uns, dans le métro quelques-uns, aux plus chers des plus chers j'ai déjà fait des adieux silencieux, en chemins (la balade avec le petit blédard sous notre étoile niçoise, les heures de train sous le chapeau de paille du tendre malchanceux, je lui demande de me chanter l'appel à la prière, il veille sur mon sommeil et ne dort pas, une autre nuit à marcher un peu de banc en banc.... près du Palais des Sardes où s'autodévore le monstre de la FrançAfrique j'ai trempé mes pieds dans la mer qui s'étire sous le couchant rose, le plus fou de tous les hommes crie et chante qu'il n'a pas de papiers, arrive bientôt du Sénégal le joli chanteur errant, ils n'ont peur de rien, c'est Nice, le monde s'ouvre, intensité de vie insoutenable, le lendemain encore aux bords de la mediterranée sont revenus les Grecs:  nous sommes poètes noirs à faire trembler la lyre des âges...


Je suis si pleine d'espace que je manque imploser.)


Métro : Après Strasbourg Saint-Denis je reste avec mon Ismaël.

Avec lui et le grand orateur haïtien nous avons marché ce matin les mains dans les mains

les derniers pas qui sont les premiers pas

à détester Paris

et aimer notre chemin.

(nous sommes partis cent siècles)


- Ismaël tu te souviens le discours que nous avons préparé ensemble et la danse kurde à Vitry sur Seine alors tu ne parlais pas mais tu avais des yeux je t'ai dit déjà le livre qui commence par "My name is Ismaël", il faut que tu le trouves en turc, des histoires de baleines et de libertés de gens comme nous, comme toi petit berger de moutons qui en une nuit a réussi à rentrer trois fois en France et en sortir deux fois... (je le raconterai plus tard, comme bien d'autres choses).

 

A saint-Michel il descend : la clé de chez lui est cachée dans un restaurant turc.

 

 

 

J'accueille la solitude. Je ne veux pas être triste. Mon coeur un poing serré en raisin sec se relâche peu à peu. Le plus dur viendra demain quand je m'éveillerai dans leur musique (frottements des mains sur les tambours, chants mélangés du Maghreb, de la Guinée, du Mali...), leur absence douloureuse. Je ne veux pas penser à l'horreur d'un monde où à tout moment la "Loi" peut m'arracher mes compagnons, les balancer aux vents. Non.

Nous avons nos propres lois.

Je veux être heureuse d'avoir été là, avec eux, la marche historique qui deviendra la geste compliquée des  héros de ces temps (le coeur de la Terre a palpité sous nos pieds, les arbres ont aimé nos voix.) 

 

J'ai fait cette marche-là, et j'y suis encore,

en vie,

en souffle,

en mots.

Par Métie Navajo - Publié dans : les chemins d'ailleurs
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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 11:20

 

 

Je m'échappe. (est-ce que j'ai commencé tous ces derniers textes ainsi?, ce n'est pas s'échapper en vérité, c'est s'arracher au mouvement permanent, les pieds bras et voix qui jamais ne se reposent, restent en suspens), mais ce n'est pas moi qui pars c'est Marseille qui tire, je ne résiste pas, la petite promenade devient longue, je retrouve mes traces et ma respiration, j'écris en marchant, la pluie fine mouille mes pensées, le vieux port est derrière, me voilà bien loin déjà, l'anse de Malmousque où toujours j'arrivais, la mer qui lèche les pierres en caresses aux oreilles (le petit bruit de l'eau), les cris des mouettes que je n'ai même pas entendues au milieu des slogans...

 

- comme une nuit ancienne la nuit de la belle d'Avril, assis sur des rochers pointus, des lèvres et des corps salés par le vent, je suis une, nous sommes deux, l'origine de mes amours marseillaises, et tout à coup il y a tant d'amours à Marseille sous les rires méchants des mouettes, et de la peine aussi, une main serre mon coeur à l'étouffer, je ne me souvenais plus et tout à coup à voir des visages et des lieux d'autres lieux et visages se dessinent apparaissent... 

 

Un déplacement s'opère que je comprends à peine, le tout près s'éloigne et le lointain s'approche, pique le coeur en cactus, la fenêtre s'ouvre: amours des nuits anciennes et chansons du matin) -  

 

Marseille me prend. Je devrais parler de mes compagnons et de la route qui se finit, nous marchons peu maintenant, derrière la banderole et sous d'autres drapeaux. Le groupe s'agrandit et étrangement l'arrivée des corps nouveaux ne nous apporte pas d'air, mais nous éloigne les uns des autres, ou est-ce seulement mon sentiment... Marseille nous prend dans ses cortèges et jeux politiques, la grande ville ouvre sa gueule et nous broie joyeusement, pour ça je m'enfuis, ensemble nous n'avons pas  la permission de chanter dans le métro ni d'approcher  la mer, taisons-nous, ne soyons pas trop voyants, et que le monde non plus ne soit pas trop beau... Des heures sous le soleil à regarder passer les retraites, des heures sur la pelouse Porte d'Aix des films de la musique des visages et des rires c'est fort distrayant, Adel sous son bandana rouge exagère il dit je m'emmerde ici c'est pareil que Barbès... la mer certains ne l'ont pas vue depuis des années, ou jamais, elle est là tout près,

inacessible;

il faut apparemment des papiers pour y aller...

 

-je me lève triste, trop de paroles entendues que la nuit n'a pas digérées, trop d'espoirs, trop d'angoisses...  où se finira ce chemin et comment, que sera Nice, que sera Paris quand nous y retournerons? La petite société qui roule sur les nationales a été si heureuse si forte par moments, invulnérable, qu'en restera-t-il une fois que...-

 

Même les plus noirs de nos visages ont noirci sous le soleil, nous sommes sans doute plus beaux, je ne sais pas, la fatigue use nos traits. Djamilla est si proche de l'effondrement total qu'elle n'arrive même plus à écouter entièrement les paroles de l'adoré Sissoko, et comprenant pendant un discours que nous rentrons plus tard que prévu elle frôle l'hystérie, le grand Makan et moi rions aux larmes à l'ombre des hommes debout, bien sûr il y a des rires encore, de la joie et tendresse, et même le paysan malien (mais ils sont tous paysans maliens, nous sommes tous paysans maliens) se fatigue, pas des kms mais des discussions négociations remerciements compromissions...

 

(marchant je me suis si souvent abritée sous son petit corps noir dansant, tous les jours, tout le temps devant le cortège, une marionnette d'ébène mue par des dieux anciens... )

- Marseille me tire, ses eaux se retirent restent sédiments de moi sur les pierres pointues, nuit de la belle d'avril, sur et sous la colline d'Endoume, ailleurs, ailleurs...  mon coeur si serré se soulage à envoyer des pensées en mots vers un coeur d'Oaxaca, et puis la route continuera, c'est vrai, elle n'est pas tout à fait finie, nous marchons sur la tête du monde, mais je me demande à l'écrire la chanter comment finit la geste que nous inventons? -

 

Les voilà, je les entends.

C'est faux, il faudra les retrouver dans la grande ville. 

C'est vrai, je les entends, je ne cesse jamais de les entendre.

 

 

 

 

Par Métie Navajo - Publié dans : les chemins d'ailleurs
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Vendredi 21 mai 2010 5 21 /05 /Mai /2010 15:12

(J'arrive à m'échapper, un moment loin d'eux pour écrire respirer: bureau bruyant d'une MJC à...  Où sommes-nous encore?... Villes et villages de sentiers en nationales défilent si vite j'en perds la couleur du temps

et la géographie...

Je cherche autour de moi, n'ose demander, un poster sur le mur me renseigne :

(vert et blanc sur fond noir) "les 14èmes cafés littéraires de Montélimar, 1 au 4 octobre 2009"

Je crois que la date n'est pas bonne...)

 

 

- Ce matin j'écrivais dans le petit restaurant d'un petit village au nom aussi imprononçable que Cliousclat, la vallée du Rhône s'étire sous mes yeux jusqu'à l'horizon arrondi, ondule en vagues vertes de luzerne sous le puissant Mistral et la lumière vive:  drôle de calme au milieu de tant de permanente

agitation. 

Les garçons croisés la veille au dîner ont mis : "douche" sur de petits cartons qu'ils ont placés dans le village jusqu'au "Bienvenue" de leur maison ouverte... me voilà installée dans leur restaurant pour que j'y travaille...  Je mets alors la plume (les doigts) au service des compagnons avec qui j'avance, je revois la lettre aux media qui voudraient que nous disparaissions dans les campagnes qui disparaissent, écris le démenti au journal local qui voudrait encore transformer leurs mots...-

 


C'est donc CLIOUSCLAT (je ne me lasse pas d'écrire ce nom) : 9,7 km², environ 700 habitants, balayé de vent et soleil, jolies maisons patrimoine historique pas ronflant, que traverse la horde des marcheurs derrière sa banderole, sous les arches à travers les jardins et encore l'atelier du potier, épuisés chantant toujours, tambourinant toujours, et encore une danse encore une danse d'Indiens avec les Cliousclatiens-tiennes étonnés amusés... Nous marchons en pleine folie légère... Il faut imaginer les grands Maliens et les petits Kurdes parfois Turcs et les Ivoiriens le Chinois et peu importe les nationalités et Samia qui de discours en discours prend du galon représente à elle seule TOUTES les femmes sans papiers de la rue Baudelique et TOUTES celles de France et carrément TOUTES les femmes sans papiers d'Europe en attendant les continents

jaillissant tout à coup des failles béantes d'une baraque qui vacille sur des siècles d'écrasement, d'humiliations, de destruction... (le monde)

 

 

- Sept jours déjà que j'ai quitté Paris la morose (ou ma morosité parisienne), sept jours à tambouriner les journées merveilleusement longues dans un temps qui court si vite... Nos pas dans les rues de Lyon et de Valence, nous gravissons les collines descendons d'un TER jusqu'à Saint Vallier la Résistante qui nous refuse, avant après c'était Vienne Châsse sur Rhône Roussillon et pas loin le palais du Facteur Cheval que je rêve depuis bien longtemps, et combien de villes qui ne nous veulent pas pour combien qui nous supplient de les délivrer, combien de regards biaisés aux fenêtres pour combien de sourires timides et mains qui hésitent à applaudir... et combien de gymnases où les sauvages posant la banderole fraternelle se déchirent les matelas et les assiettes de tiep quiches maison à faire parfois peur aux autochtones... entre le chacun pour son estomac et le repas à l'africaine...


(Je réponds avant de m'allonger à une centaine de "bonne nuit" , refuse par principe les bises de beaux rêves et dors au final bien peu, chaque fois que dans la nuit j'ouvre les yeux un corps se lève un corps se plie, murmures au milieu des ronflements)- 

 

Il y a tant de choses à dire des lieux et personnes croisées sur le chemin qui nous attendent nous engraissent nous massent et nous caressent, des compagnons de route que j'aime en marchant, ceux dont je m'éloigne peu à peu,

je crois aujourd'hui avoir vu tous les visages et entendu toutes les voix,

même si quelques-unes encore sont bien faibles,

presque tous ont levé les yeux.


(le boulanger de pizzas turques autrefois berger dans les montagnes craignant les loups ouvrait à peine la bouche il y a deux semaines je pensais qu'il ne parlait pas français maintenant la peau dorée et le rire haut, un soir gueule qu'il va rentrer n'en peut plus des Africains qui perdent les drapeaux rouges et piquent les affaires et c'est sans doute vrai, le lendemain il a un jumeau guinéen qu'il adore et un petit discours qu'ensemble nous avons concocté qu'il lit à haute voix à côté des hommes noirs je suis si fière de lui, le soir à peine saoul s'amuse et s'écrie  : comme c'est bien, je n'ai jamais été si heureux...)

 

Aux tribunes officielles dehors dedans Sissoko répétant presque toujours les mêmes mots justes me surprend encore , infinis mercis aux élus et soutiens et citoyens citoyennes qui gâtent les sans papiers et tout va si bien nous marchons -invisibles- sur du velours la France a encore toutes ses chances avec l'Afrique et moi personnellement les lois ça me fait pas peur, ce qui compte c'est se battre, ça fait 17 ans que je suis dans la lutte, il faut regarder devant... Mais aussi il faut comprendre que si les Français dans les syndicats dans les partis les associations sont frileux manquent de courage,  nous ne pouvons pas pour vous porter tous vos combats... (Il danse en marchant devant le cortège, épuisé et plein de vie, expliquant parfois qu'il a l'habitude de marcher parce qu'il est paysan, qu'il a l'habitude de se lever tôt parce qu'il est nettoyeur des marchés couverts parisiens...) Puis c'est au tour du Malien de Montreuil et du faux dictateur Africain, parfois daigne s'enflammer notre Victor Hugo haïtien et, quand elle nous rend visite, la petite Cosette de Baudelique... une harmonie dissonante comique et belle... La marche continue dans la routine de son désordre, je n'ai pas peur de dire que nous sommes quelques-uns à avoir peur, de quoi, de ceux qui peut-être nous attendent terrés dans leur haine, mais attention à ne pas réveiller les démons, nous n'avons pas peur de notre peur et nous arriverons à Nice, d'ailleurs nous ne voulons plus retourner (retourner où?), nous sommes déjà si loin de la pensée unique comment rentrerions dans nos vies trop petites, nous avons bien grossi les uns des autres en marchant...

 

  -Scène à la terrasse ensoleillée: quelques gilets jaune fluos de marcheurs sans papiers dans la vieille ville de Valence. Communismes africain et Turc, "Hamdullah communiste" aime dire en riant Aslan, le Malien de Montreuil veut apprendre le mexicain, il lit mon livre orange, le lion turc connaît justement un mot c'est "venceremos" et entonne la chanson avant de dégaigner l'argent pour tous nous inviter, le visage élastique du guinéen devient sourire, c'est lui qui fait rire tout le monde avec ses refrains  "kadafere, anciens combattants...", en substance dans mon interprétation mexicaine nous sommes tous morts parce que nous sommes tous très vivants... Mais aussi toi tu es internationalement fou à la sauce d'aubergines, réplique  l'Ivoirien en son langage poétiquement codé...

 

(C'est lui qui a ajouté le "ka" à mon nom.  Il est d'Abidjan mais à l'occupation de la rue Baudelique 75018 il est chef de village...Sortant d'une tente où je range mes affaires un matin il me demande très sérieusement :


- S'il te plaît quelle est la couleur du temps?

 

Je reste sans voix. Un autre glousse: Non mais les Ivoiriens c'est comme ça ils ont leur langage...; il te demande l'heure qu'il est...


Je suis dans ma fatigue si émue que je manque de pleurer... )

 

 

 

Les voilà. Ce n'est pas la fin d'une nuit, je pourrai peut-être continuer encore un peu. Mais je les entends, tambours slogans portés par le vent du fond de la vallée, ils arrivent, je suis bien fatiguée, et pourtant le désir d'être avec eux pour la danse des Indiens...

Ca y est. C'est la couleur...


 

 

 

 

Par Métie Navajo - Publié dans : les chemins d'ailleurs
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Mercredi 12 mai 2010 3 12 /05 /Mai /2010 23:51

Nos retrouvailles ne cessent d’être repoussées... Souffreteuse sur genoux vacillants je me traîne du côté de la rue Baudelique, "la base", et tandis que leur chemin se décide à hauts cris en salle de réunion, je fais avec mon ami le griot silencieux quelques livres, poésie discrète que nous vendons trois sous dans les bleds et les villes, trouvères agitant la tirelire-tambourin…


- Je me trompais. Cette folle marche n'est pas une odyssée, car nous allons, oui, mais personne ne nous attend... c'est une geste... Nous fabriquons notre Histoire, qui un jour sera Mythe…-


J'apprends que marchant vers Châlons les premières pluies les ont frappés.

(je n'étais pas là, on me l'a raconté)


Marchant vers Villefranche sur saone les premières pierres les ont frappés

(je n'étais pas là. On me l'a raconté)


- la voiture passe, les insultes, la trajectoire dans les airs

une pierre tombe sur une soeur siamoise, où je ne sais, si :

au coeur

car peut-être ne s'imaginait-elle pas

que sur ces terres on jetait 

aux étranges venus d'ailleurs

noirs ou d'autres couleurs

de la haine concentrée-


Pour autant ces choses-là ne passent pas à la télé ni même ne s'écrivent dans le journal.


(Heureusement il n'y a pas que les lois qui sont racistes dans ce pays, il y a les pierres aussi.)


Les cauchemars de l'enfance peureuse reviennent à la surface, invincibles. (je n'ai jamais reçu aucune pierre) (mille fois mille mots me cabossent la tête). J'ai peur de moi et cède à la sirène Loprazolam, je ne l'avais pas fait depuis bien longtemps : allons, un petit quart de demi pillule, les nuits à venir seront de sol dur...


- Aux alentours de la nuit part de la conscience livre combat contre quart de demi monstre de sommeil artificiel... Je suis entre deux moi sans savoir qui ni où... Je me vois m'éveiller et me redresser... les formes sur les murs s'épaississent, deviennent identifiables... C'est sans doute ma chambre... des formes mexicaine indienne chinoise italienne... C'est ma chambre, oui et c'est sans doute moi... L'angoisse décroit peu à peu, bientôt je dormirai, mais terrible la journée de fatigue chimique et artificielle... -


Je n'étais pas là. J'étais à Paris 18ème à trainer une tristesse française que ne réchauffait pas le gros rire d'une femme noire...C’est dans un petit sous sol de restaurant africain du 18ème que je me sens mieux, à parler de la luminosité désespérée d’un roman de Cortazar, à manger du manioc, à boire du jus de gingembre qui me fouette les sangs… (Mes amis de grand chemin le boivent hyper sucré pour apaiser leur gorge irritée d’avoir trop chanté, trop crié, trop ri, trop grondé…)

 


Après les premières pierres, ils sont allés au commissariat déposer une main courante. « ils font les choses bien, ils réfléchissent ».

 

- Il y a peu la police escortait les sans papiers sur les nationales d'Ile-de-France, maintenant elle les protège des faf...

Cette société marche sur la tête

ce n'est pourtant jamais carnaval. -


Je n'étais pas là. Je retrouvais ensuite mon ami normand dans le treizième arrondissement (laideurs hérissées en pics). Il y a entre nous la Morte mexicaine, nous préparons les lettres et poèmes les objets qui l'accompagneront dans son sarcophage, bientôt disparaîtra la barque qui l'emmène chez les cactus calaveras et le Mexique mon amie mon ami le Mexique trop de morts trop d'amour

comment en sort-on...?

 

Mon amie mon ami j'aimerais bien le savoir...


Je suis malade je parle du nez je m'émeus et je ne sais pas si c'est la bronchite le souvenir de Bety riant l'image de l'ange fou les pierres ou la laideur si triste du treizième arrondissement qui font dérailler ma voix. 

 

On évoque les morts à venir, et la petite maison qui se construit à Dijon, la petite maison qui se construira en Normandie, les marcheurs qui traversent bon train le territoire et que demain enfin je rejoindrai, guérie ou pas, avec ma fatigue chimique ou pas, ma tristesse française africaine mexicaine du treizième arrondissement...

 

- J'ai raconté les pierres sans même avoir parlé de la joie et des rires, du courage qui passe d'un coeur l'autre et met en branle tous les pieds, mais la haine s'oubliera et aucune de ces pierres précieuses de bonheur ne sera perdue, elles reposent dans leur écrin qui s'ouvrira bientôt.- 

 

J'achète une mangue chez Tang; et des baguettes pour le marcheur Chinois unique, souriant de penser qu'il apprendra peut-être à son ami ivoirien à s'en servir. Une mangue délicieuse, chinoise et d'Afrique, presque mexicaine...


Nous avancerons vers le sud et il y aura d'autres pierres, d'autres maux. Mais nous serons ensemble à chanter la geste que nous vendons trois pesos

dans les bleds

et sur les chemins .


 


Par Métie Navajo - Publié dans : les chemins d'ailleurs
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