Chincoteaque
Chincoteaque, 23/09/05 ; Chincoteaque [Chincotik], c’est quoi, une survivance sonore des Indiens. Des Amérindiens. Des Native Americans.
09/05 ; Chincoteaque [Chincotik], c’est quoi, une survivance sonore des Indiens. Des Amérindiens. Des Native Americans.
Chincoteaque. C’est une île (justement), une île prise dans l’océan, pas loin du continent.
C’est là où j’étais, c’est là où je suis, 23/09/05, c’est là où je me lève, 23/09/05, 5h30 a.m. Je suis arrivée la veille, la nuit, l’océan fondu de nuit sauf aux dentelles. Je me réveille tôt, tout à coup pleine de vie, pleine d’une vie qui m’échappait. Chincoteaque, 5h30 a.m., enfin la mer. Mieux. Enfin l’océan. Mais c’est toujours une présence féminine que je cherche.
Le grand soleil rouge vif (le grand Christ rouge de la révolution…) se lève et irradie. Brûle le ciel encore moelleux et tiède. Rouge de son lever récent.
Suivre la mer, suivre le soleil.
Continuer la dérive. Heureuse. Chaude des amitiés récentes. C’est trop de le dire. Le calme. Cri des mouettes, non, des canards sauvages. Au loin, le bruit de la mer.
Suivre la route, quelle route ? il n’y a qu’une route. Des terrains à louer en bordure. La lumière est belle, dorée comme en fin de journée sur les feuillages, lumineuse lumière, pas agressive encore, caressante sur les feuillages.
Suivre la route vers soleil et mer. Longer les terrains (à louer). Sous les plantes, de l’eau, ce sont des marais. Marais à louer. Une baraque flotte dessus. Pas d’habitations, peu d’habitations flottent sur l’eau. L’odeur forte de l’océan qui dort. Du sel. L’odeur d’un port, au loin, tout près, je suis sur une île. Chincoteaque. Mais où ? Suivre la route et de route en route en route trouver les chemins privés de propriétés privées. Heureuse. Je ne cours plus, je marche. La ville dort. Où est la mer. Je ne cours plus, sauf des pensées.
Demi-tour. Dériveuse je suis de nature, et tout au long de la vie. Pas d’orientation. Ce n’est pas une vraie dérive c’est un laisser-aller insolent au gré des routes sans idée des chemins ni des frontières ni des bornes ni des arrivées. C’est un abandon total et déséspéré au faux hasard qui ne nous guide pas. (Un coup de dés, évidemment). Le jour s’ouvre peu à peu, s’éclaircit et parfois pourtant le soleil disparaît. Dérivant le long des allées promeneuses où les maisons dorment, pins, lumière dorée, calme et serein début du jour, allégresse, beauté des Etats-Unis… (me dis-je, et je ne me l’étais jamais dit, jamais jamais.) Beauté de ma solitude sans doute. Je me sens prise Chincoteaque d’un enthousiasme universel que je t’adresse Chincoteaque mais je ne suis pas tout à fait seule, je mentais, je mens toujours, car il y a ces deux compagnons que j’ai emmenés avec moi ou peut-être qui m’ont suivie ici. Ma joie adressée aux deux présents-absents de ce voyage. Des garçons ; mon compagnon idéal qui vient parce qu’il me tient au cœur et à l’esprit, et qu’il est idéal, mon amant martial, qui me tient au corps et, disons, un peu à l’esprit. Ne marchandons pas les belles choses. Entièrement présents et interlocuteurs, mon compagnon idéal, mon amant martial.
Dérivée.
Le long des petites routes paisibles, pas de grillages entre les maisons. Beaucoup de maisons.
Des vacancies. Des envies –déjà- d’habiter ici, comme je suis frivole et peu fidèle à ma terre, comme avec les êtres, j’ai toujours déjà envie de quitter et de m’installer quelque part – au moins un peu- là où naissent les sentiments d’allégresse (dans ma tête).
Bonheur de ma solitude partagée avec mes deux camarades. Eux aussi sont des voyageurs de l’esprit.
Chercher la mer. N’aller nulle part.
Je marche les routes forment des courbes, boucles, croisent des chemins, bientôt des DEAD ENDS. Glaçant. Où est la mort. Où est la mer. Je tourne sur moi-même, pas tout à fait en cercle, je flotte quelque part pas loin peut-être de la mer et juste tous ces chemins finissent au pas des maisons alors où s’est cachée la mer, je l’entends, j’ai retrouvé le grand soleil qui jaunit à présent, futur vieillard.
Bonheur de ma solitude et bonheur à présent de mon écriture effrénée, je l’avoue, depuis combien de temps n’avais-je pas autant souri à écrire…
Sourire.
Egoïste à jouir de son bonheur seule sur terre… Quand même j’ai emmené mes deux hommes, je leur dis tout, ou presque, presque tout, je déguise une partie de mon invraisemblable allégresse. Pourquoi je sais pas. Je ne suis pas coquette.
Vol des canards sauvages. Le concert des coqs dédié au grand soleil. J’avance sans avancer sans reculer sur les routes Chincoteaque Chincoteaque ça sonne et quand je ne parle pas avec l’un ou les deux ensemble je me répète ce nom qui sonne, à faire grincer ma cervelle, sans penser bien sûr trop fortement à tous ces bibelots en forme d’Indiens Native Americans au supermarché de Chincoteaque, sans penser que ces vrais américains en concédant le titre aux faux américains Natifs ont le cran de faire encore des bibelots et fast folklore de mauvais goût, non ?, de mauvais goût le carnage Indien avec ses plumes et son arc et flèches et tient quelque chose dans sa main, quoi, une pipe, le carnage des années anciennes. Sans penser, pensée absurde, que peut-être l’on devrait faire de même près des anciens camps d’extermination de tous les pays, par exemple des Juifs squelettiques qui jouent aux échecs pièces en mie de pain Chincoteaque veut dire à mon avis l’île aux pins les poupées prisonnières des Khmers les yeux révulsés corps vidé de sang… Heureusement Chincoteaque que je n’ai pas à censurer toutes ces mauvaises pensées mauvaises et sans doute infâmes et infamantes parce que je mélange tout, moi je ne sais faire que ça, des mélanges.
Sans penser donc à ces aberrations abjectes, je sens gonfler mon allégresse vers le grand soleil qui me surveille et j’en fais part à mon interlocuteur – le premier réel de la journée, un petit poney pas sauvage du tout (Chincoteaque, the wild poneys’ island… il y a aussi des figurines de petits poneys au supermarché, je devrais en ramener à mes compagnons de route) mais bien enfermé dans son enclos avec deux trois frères. Il partage cette allégresse quelques instants avec moi, je le gratte derrière les oreilles et il plisse les yeux de plaisir, comme un amant, comme un chat. Et lèche ma main en retour. Je mets un peu de désordre dans sa crinière désordonnée et, sur ses indications, prend le chemin de la mer, qui ne mène nulle part, c’est à dire quelque part. Parc des oiseaux. La ville commence à se réveiller. Le soleil est haut déjà. Mauvaise pensée, je me demande depuis combien de temps je marche, Chinco Chincoteaque, je commence à avoir envie de la mer au delà de toute allégresse… Je chasse grâce à mon compagnon idéal cette sotte question de mon esprit. Je dérive et dérivant j’arrive sur Circle street qui me fait tourner à nouveau et puis sur Chicken City street. Chicken city… J’ai eu l’intuition que Chincoteaque voulait dire l’île des pins… mais peut-être est-ce l’île des poulets. Chicken city. Je retiens le nom, je retiendrai ce nom. J’avance et sans avancer je commence ça y est à céder du terrain de ma solitude, je croise des gens somnambules, qui marchent et roulent. Peu nombreux encore, heureusement. Bonheur de ma fragile solitude. Bonheur de ma solitude à l’écrire. Mais tout de même, chassez ces mauvaises pensées, l’agacement point par instant de ne pas trouver la mer, qu’elle continue ainsi à m’échapper. Soleil toujours présent. Les chemins finissent toujours par être privés quand rien ne l’indique.
Je veux dériver vers la mer, agacement diffus. Chicken City m’emmène sur Highland Street. Etc. puis sur un chemin qui semble non privé car non envahi de constructions ou plutôt envahi de constructions en devenir. Et de là un ponton, des canards, la mer.
Calme absolu précédant les travaux, un seul homme présent me regarde passer avec de drôles d’yeux, je sais qu’ici je ne ressemble à personne. Bonheur de ne ressembler à personne…, roseaux très hauts au bord de l’eau, vert jaune pesant de lumière, j’ai oublié de dire que Chicken City donnait sur l’Irlande, du moins telle que je l’imagine. La chaleur est devenue lourde comme la lumière colore les roseaux, je m’assois sur le ponton, seule au bord des futures maisons, seule au bord de cette petite étendue de mer serrée entre des bras étouffants de l’île. Le bruit des vagues bien sûr, leur douceur. Un îlot. Au loin sans doute sur cet îlot minuscule des poneys sauvages, je m’allonge sur le ponton, sans doute des pensées sauvages, lumière chaude un peu pesante, suis-je encore une fois, comme à Madagascar, comme à Costanza, comme dans cette limite introuvable entre le 14ème et le 15ème arrondissement de Paris, quelque part au bout et à la fin du monde.
Bonheur de mon allègre et silencieuse solitude.
Le soleil pèse sur moi. Je me souviens que je voulais protéger ma peau. Protéger ma peau de ce soleil qui lui est dû. Mes fidèles et infidèles compagnons chassent ces pensées.
Je laisse dériver mes pensées sauvages sur des poneys sauvages et vers L’Irlande d’Amérique.
Je ne me lèverai plus jamais.
DEAD END. La mer.
A la suite de quoi je me lève et quitte l’objet de mes désirs, lui tourne le dos.
Déception de ne pas vraiment dériver au retour mais de revenir sur mes pas, retrouver mon chemin, de ne pas réussir à ne pas m’inquiéter tout à coup de l’heure et de ceux qui m’attendent.
Car le soleil est haut, les gens ont recommencé à peupler les rues, habiter le jour. On me dit Good Morning. On me salue. Je ne suis pas d’ici, je ne suis pas d’ailleurs. Je suis ici.
Je vais me battre avec mon frère. Je lui dois bien ça depuis l’enfance martyre. Je pars en stop chez ma sœur. Puis de chez ma sœur. Je ne rentre pas à Paris. Je ne retourne pas. Je dresse des poneys sauvages, j’appelle mon amant martial, il me rejoint à New York, je suis à New York, c’est un mois après, un an, viendra-t-il, mon compagnon idéal viendra, il ne me laissera pas, ils viennent, ils ne viennent pas, et j’aurai abandonné la plus chère à mon cœur (celle qu’on porte dans son cœur, la sœur)…
Le chemin suit sa route, je suis mes pas et je reconnais tout, car tout ici se ressemble, routes et chemins, maisons toutes à l’identiques dans des formats et des couleurs différents. La maison des bûcherons, la maison des paysans, la maison de Barbie… Rose. Je ne vivrai pas dans la maison de Barbie. Je vivrai dans la maison brûlée, la plus belle de l’île, la maison brûlée, dont il reste la charpente, en face de la maison de Barbie.
Un homme arrête sa voiture à côté de moi. Un bel américain qui ressemble immédiatement à James Dean ou plutôt à quelqu’un qui ressemblerait à James Dean, avec de grands yeux bleus. " D’ya wanna’ ride ? ". Evidemment je ne ressemble à personne avec ces longues marches que je fais seule au bord des routes sans avoir l’air de suivre une direction. Je crois que j’ai toujours voulu qu’un Américain arrête sa voiture à côté de moi et me demande exactement ce qu’il vient de demander, avec cet accent là, exactement. Croyant que ça ne m’arriverait jamais. Son visage est beau et un instant j’ai envie de monter dans cette voiture et… Ses yeux sont beaux, la pupille déborde dans l’iris, l’iris dans le blanc de l’œil, l’œil dans tout le visage. Je souris et je dis merci, j’aime marcher, est-ce que je suis bien dans la direction de Chicken City Street. Il m’explique, et que c’est loin, me refait la proposition du " ride ". C’est une sorte de semi vieille bagnole qu’il a, bien à mon goût, où il doit baiser des filles le samedi soir, peut-être dans la forêt de pins de Chincoteaque, peut-être au bord de l’eau. Je décline par prudence mais à regret cette invitation. Il me sourit me salue et fait demi-tour. Je souris en marchant. Ce pays aussi peut être le mien. Je n’en suis pas, j’y suis, j’y suis au moins pour " a ride ".
Je rentre. Partout les gens sont sortis, éveillés, habillés, le soleil est haut. A son Zénith. Je vais bientôt arriver dans cette famille mienne qui ne me fait pas envie.
Le frère est là. Prêt à aller courir pour être en belle et bonne santé. La mère toujours un peu malheureuse, toujours un peu envieuse de mes départs, de mes libertés. La mère depuis combien de temps enfermée dans sa tristesse. Triste mère.
Bonheur de ma solitude. Bonheur de mon écriture qui me délivre de la famille et me rend à l’île.
Chincoteaque, à demain peut-être, à l’heure du grand soleil rouge qui brûle le ciel encore humide.
Mais demain sera le retour vers les hommes, car demain je troquerai infidèle que je suis mes deux camarades de route contre les jumeaux blonds que j’avais inventés pour Little Emily et que je trouve enfin sous les traits des frères de ma sœur. Et demain je ne serai plus à la recherche de la mer mais éblouie de blondeur. Et rien dans les mots sans douceur de ces nouveaux faux frères n’éclaboussera l’or de leur blondeur. Et je me sentirai glisser à l’intérieur de moi même et céder à cette voluptueuse tentation de la blondeur. Et plus aucune barrière dans mon esprit n’empêchera que je sois tout entière livrée et consacrée à cette blondeur. Et le grand soleil ne sera qu’une pâle figure disparaissant peu à peu sous l’éclat de cette blondeur. Et il faudra que mes yeux et tous les pores et toutes les portes de mon corps s’ouvrent grand pour que je m’imprègne complètement et pour longtemps et pour le froid parisien de leur lumineuse blondeur. La blondeur dorée de la lune bien sûr, car ce sont les jumeaux de la lune. Si seulement pouvait survivre jusqu’à ce soir cette blondeur.
J’ai ramené un peu de ces lumières à Paris. Elles m’ont éclairée, de plus en plus faibles et fragiles, les premiers jours de pluie. Et puis elles se sont éteintes. Il y a autre chose que le sable et le temps qu’on ne peut pas retenir sans doute, autre chose même que la vie, ces petites lumières fragiles qui réchauffent les yeux et les mains. Et de l’autre côté il y a le grand soleil. On avait à peine le temps de voir disparaître les hommes… Tout y passait, c’était dégoûtant, par bouts, par phrases, par membres, par regrets, par globules, ils se perdaient au soleil, fondaient dans le torrent de la lumière et des couleurs, et le goût et le temps avec, tout y passait. Il n’y avait que de l’angoisse étincelante dans l’air.
Mais à mon retour
je n’ai plus pu retrouver mon amant martial dans mes pensées ni même dans ma chair, et lui refusant mes lèvres, j’ai aussi cru perdre mon compagnon idéal, à 5 heures du matin, sous la pluie. Quelque part entre le 13ème et le 14ème arrondissement de Paris.
C’est bien ça ;
la blondeur des garçons qui finit par disparaître, d’autres lumières qui s’éteignent, d’autres pluies, d’autres brasiers qui brûlent les souvenirs, des déceptions communes mais si mal partagées, des solitudes qui ne deviennent pas des bonheurs de solitude parce que personne ne les partage…
A mon retour
j’ai pensé
que je ne serai plus infidèle en corps et en esprit, et ne croirai plus que ce n’est pas la même chose
Que je ne serai plus éblouie
Que je porterai toute mon attention à un seul endroit
Que je gagnerai donc en profondeur
Que je serai toujours infidèle en corps et en esprit, parce que c’est la même chose
Que je serai terriblement et atrocement légère jusqu’à ce que mes rides marquent ma profondeur
Que je saurai aimer en corps et en esprit, parce que c’est la même chose
Que je baiserai donc toujours en profondeur
Que je porterai mille attentions différentes à mille endroits différents
Que j’aimerai toujours moins en corps qu’en esprit, parce que c’est le corps qui marque la profondeur
Que je serai au moins chaque jour une fois éblouie
(au moins chaque jour une fois éblouie)
Que je ne serai pas seule jusqu’à ce que mon corps ait marqué la profondeur
Que je ne laisserai jamais mon corps marquer la profondeur
Que peu importe, j’aimerai toujours ceux que j’aime, dans cette durée immense et infinie qui est derrière l’esprit.
Métie N.
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