Recherche

Texte Libre

Recommander

nomsdefleurs

Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 16:00

 

Mais... la prise de l'Odéon... N'était-ce pas 1968 plutôt?

 

Croisons les fils et tissons le temps.

 

(Fin du premier épisode)

 

Du restau Thaï de la rue du Montparnasse au bistrot de la rue Mouffetard où nous nous sommes souvent vus pour préparer la publication de notre Geste des irréguliers, il n'y a qu'un pas... J'arrive en retard parce que j'ai écrit trop tard, le patron qui me connaît depuis des années et m'a vu (mais sans doute n'a-t-il pas synthétisés  ces éléments en la disparate personne que je suis) corriger des copies d'étudiants de première année de droit, écrire dans mon carnet, apprendre l'alphabet sanscrit, lire le Parisien au comptoir, discuter du livre avec "mon éditeur" des cascades... (et aussi, voilà que ça me revient sans que j'aie envie de m'en souvenir, boire un nombre important de demis avec le premier anarchiste de ma vie, le martial... Mais laissons celui-là endormi dans un coin perdu de la mémoire, il est méchant quand il se réveille... ) me félicite chaleureusement pour mon livre qu'il a lu pendant l'été, et dont il me parle en détails enthousiastes... (Des yeux et des esprits se posent sur mes lignes, des oreilles entendent, des coeurs retiennent... C'est ce dialogue dont parle Liscano, que Nabokov livre dans des formes drôlatiques, qu'on imagine quand on écrit, et qu'on a seul avec soi-même tant qu'on n'a pas d'autre lecteur... Et même quand on en a... ).

Crâne brillant tout au fond du restaurant, la place habituelle... Alors que le prétexte de ce déjeuner est la poursuite du récit de l'Odéon, nous commençons, comme il se doit, par parler d'autres choses... (c'est une erreur au fond, il faudrait toujours commencer par le vif du sujet, et prendre l'apéritif en dessert si on a encore faim...) Or voilà que pendant autres choses apparaît un joli trio beauvaisien de notre connaissance... Moi je ne les ai pas vus depuis que j'accompagnais chez eux le camion du soulèvement populaire d'Oaxaca Mexico, soit un an et demi qui en paraissent dix, ou alors c'était hier... Pas tout à fait, Lucio a grandi et se fait témoin du passage du temps, alors que les deux parents sont au moins aussi beaux que dans mon souvenir... Nous mangeons donc à quatre, et on ne peut pas leur imposer d'emblée la prise de l'Odéon... Des nouvelles de- et de- , Barcelone (Karcelona dit l'ami belge qui ne s'arrête jamais à Ripa) et Paris, Beauvais, les ateliers de la bergerette, plus ancienne ressourcerie de France, qui se voient privés par la Mairie des deux bennes qu'elle leur prêtait et des fonds pour le traitement des déchets de la ville (plutôt amusant non? A croire qu'elle préfèrerait payer plus cher une entreprise privée pour le même travail...). Il paraît que la maire est amatrice de Villepin... Ah oui? L'éditeur des Cascades conseille de lui écrire, après tout, le grand homme ne défend-il pas l'autogestion en clamant que la lecture de Debord est indispensable...? Pas mal, de ces perles d'actualité qui m'avaient échappées... La daube de boeuf est finie, Lucio est trop sage pour prendre un dessert... Passerons-nous à l'Odéon?... C'est qu'ils doivent partir... La fin de 96 donc, reprend la voix des cascades... Non, par chronologie inversée nous en étions arrivés à 68... Ah? Mais 68 je n'ai pas grand chose à te dire, je n'y étais pas, à l'Odéon... Enfin j'y suis passé de temps en temps bien sûr, mais c'est plutôt Untel que tu devrais interroger... (Je sais qu'il va m'en dire quelque chose... Qui prétend que je veux la version complète de l'histoire qu'on trouve je n'en doute pas dans une dizaine de livres et films documentaires et mémoires de nationalités différentes... )  En tout cas je peux te dire qui a lancé le mouvement,  ça je m'en souviens bien, c'est...

 

Ca a donc commencé comme ça, nous on avait rien fait, presque rien, on était à la Sorbonne et...

 

 

Allez, encore un peu de suspense...

 


 


 

Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 3 septembre 2011 6 03 /09 /Sep /2011 11:21

 

 

Premier cling de pass navigo, une identité enregistrée dans la base de la RATPBonjour, je n'avais jamais eu ce joujou dégoûtant dans les mains...  Fin momentanée de six années de fraude (une vie), finies l'escalade, les petites frayeurs et accélérations légères du pas, les leçons de morale citoyenne et la franche camaraderie aux tourniquets, et, surtout, finies les grandes parties de chats et souris avec agents violets verts de l'Ordre subterranéen. Il faudra voyager sans être aux aguets... Cling... Quel ennui...   Une fois éloignée du cauchemar saint-lazare j'arrive à Poissy de grand matin, salue d'un geste Ma-Dame-Majestueuse-Collégiale (assoupie dans l'oubli), et passe la porte du XIVème siècle. Le chemin de l'enclos de l'Abbaye m'amène au lycée. Il fait très beau, la côte est raide et le chemin de pavés irréguliers. 

 

L'Ecole. Bâtiments laids et ruineux couleur nausées entourés de jolies pelouses vertes, de bitume gris et de jardins fleuris, depuis le 4ème étage où personne ne monte jamais on a une vue plongeante sur la vallée, jusqu'à la Seine qui scintille au fond. Premières réunions, sous le règne de Dévastation-Technologie nous aurons c'est merveilleux des machines profondes comme des tombeaux, des claviers où tout écrire et souligner, l'obligation d'un espace numérique régional et aucun espace, car tout ce que nous ferons sera "partagé" avec l'Académie mondiale... A mon naïf "et pourquoi?" on ne répond pas autre chose que "progrès numérique"... (J'imagine alors des mains tristes et molles qui ne sauront plus tenir un stylo et le faire glisser sur le papier, avec le crissement léger, et, à force, la petite bosse de douleur sur le majeur...) (Ce n'est pas grave.)   Et, au cas où les élèves ne seraient pas encore tout à fait ravagés, bien appliquer les programmes des dernières réformes, véritables tuent-l'amour-la-littérature, pour une éradication méthodique de toute activité de pensée futile passablement séditieuse. C'est fou comme notre époque ressemble à de mauvais films tirés de très bons livres. Ce n'est pas grave, c'est merveilleux. (je me souviens de regards d'enfants ébahis devant la danse de la plume sur le carnet, la magie des mots qui apparaissent, qui ne sont même pas des mots, mais des signes...) (Ils sont des sauvages dans la jungle des souvenirs, et moi aussi, des enfants de misère libre, une espèce en voie d'extinction naturelle...).

 

 Faites attention à Facebook. Quand vous acceptez un élève comme ami sur Facebook, demandez-vous si vous le feriez dans la vraie vie... L'année dernière un professeur a glissé d'une amitié virtuelle à une possible pédophilie (virtuelle?)...

 

Je regarde autour de moi, collègues : des objectifs et des idées, des plaintes et des espoirs, des aspirations bridées, quelques joies perdues dans des soupirs. Je me laisse émouvoir. Et toi? L'envie dans leurs yeux quand je parle de quatre ans d'ailleurs, et maintenant du temps partiel. Du temps libre. Certains se voient dans mon miroir. Et pourquoi pas un peu d'espace... C'est que ça fait peur... et rêver...  Quelles autorisations et permissions il faut avoir ? Pris dans la  spirale du vide pour plus de pas beaucoup d'argent, plus de travail mais pourquoi, au fond, pourquoi toutes ces heures supplémentaires... "Tu comprends je veux être très libre mais en même temps j'ai besoin d'être très attachée" dit la plus sincère de tous. "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres" disait un autre contemporain...

 

  La morosité ambiante ne me gagne pas. Je me sens fraîche et heureuse, je dispense ma gaieté sans compter, je dissonne. En faisant le chemin en sens inverse je me fixe comme objectif professionnel de garder ma joie, quelque soit le désert. J'entre dans Ma-Dame de Poissy, seule avec toutes mes grandes fois, et me recueille un moment dans ce temple-temps abandonné. Un sourire à la Vierge, vierge (le sourire). Le soleil est encore là quand je sors, bon, chaud, je m'en gorge jusqu'aux fibres, je m'enroule dedans en prévision de l'Hiver, non pas l'hiver blanc en ses belles lumières, mais celui de grisaille morose, de terne fatigue (cette maladie qui fait vieillir de coeur et d'esprit)... Cling au milieu de mille autres. Je sue le cauchemar saint-lazare au fil des stations de la ligne 13, et puis je débouche dans mon quartier que j'aime, oui, surtout pour ses Portugais, je monte et bientôt j'entends les grondements de mon coeur, c'est mon désir, déjà le voilà courant les escaliers, le voilà devant ma porte avec ses mèches rousses rouges essouflées de vent et ses yeux bleus d'orage, tout un monde de ciels et de lunes musicales que j'aime tant, j'ouvre les bras autant que je peux pour essayer de l'englober,

mon désir est si grand...

 

 

Alors, Baudelaire, qui est comme chacun sait triste, fou, et maudit (il m'accompagne souvent. La joie est maudite) me souffle d'avance la fin de l'hiver-maladie :


Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,

viendra ranimer, fidèle et joyeux,  

les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Les charbons peuvent rester ardents. Mais il ne faut pas avoir peur de souffler sur le feu.

 



Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 12 juillet 2010 1 12 /07 /Juil /2010 20:17

 

Caresse oblique des rayons sur la peau blanche de l'immeuble  : un frémissement doré.

 

Nuit d’orage, grondée par le tonnerre, la pluie entre dans mes rêves à grosses gouttes, je dors sans dormir la tempête me traverse, eaux venues d'autres planètes fracassent le sol , les mêmes mots tournent dans ma tête, dans un sourire, la tempête, la tempête enfin, les dieux sont si puissants leur colère s'abat dans un rire diluvien

- Qui dit qu'il n'y a plus de dieux? -


Je reviens doucement au silence de Mc Carthy, j’ai envie de romans d’été où m’allonger avec délice : Nabokov Cortazar juteux comme des melons

ou les mémoires galopantes d'un Casanova;

 

Du soleil. De la liberté. 


- el verano

redondo como una sandía.- 


Je me disperse dans mille activités sans papiers peintes sur carton : la vie grouillante, la poésie à gros bouillons tumultueux d'où de temps en temps émerge un visage mexicain…

 

 

Un garçon embarque sur le Bateau ivre du plus Africain des poètes et, se heurtant aux récifs des mots, continue vaille que vaille sa traversée, tout à coup demande :

- Qu’est-ce que c’est… « les écumes »… ?

 

C’est drôle. Echouer aux écumes.

 

- L'écume...? La dentelle qu'il y a au bout des vagues...

- Ah oui, blanche...?

- Oui...

 

(les larmes blanches, bouillantes...)

Il vient d'un pays sans mer.

 

Mais dans le Littré, l'écume paraît-il est une sorte de mousse blanchâtre qui se forme à la surface des liquides agités, chauffés, ou en fermentation. Ou la bave de certains animaux.


 

(enfant elle avait écrit une poésie dont le titre était :

PEGASE

parce qu'elle aimait les blancs chevaux...

mais ce PEGASE

semble-t-il

était fait d'écume)


(Etait-ce la première poésie?)


Il y a un an je crois qu'une tempête parisienne s'abattait sur l'ami belge et moi accompagnant d'esprit nos camarades matelos : trottoirs miroirs jonchés de feuilles vertes, un arbre brisé en son tronc, Mme de Montsouris au matin bien débraillée... Puis étaient venues les douces montagnes du Doubs, bercée par la voix de l'écrivain et les cloches laitières, je suis gardienne de la parole. Je gravis et au sommet apparaît Marseille blanche dans son écrin bleu, plus loin à l'horizon la colline chinoise de Belleville...

 

 

Je retourne sur les lieux.

 

(invariablement la nuit d'été ramène les rêves des nuits d'été, moiteurs amoureuses, baisers très longs et  chocs d'os - l'amant martial, pourquoi ne pas le nommer- cris des mouettes et korrigans déchirant l'aurore rose glacé d'une nuit d'Hemingway - alors déjà il ne fallait pas tout écrire-, corps sucré aux rousseurs amères de l'amour, devrais-je parler de l'amant blond sous les cloches Saint-Médard, et de l'île où nous restions à l'orée de la forêt - I could not be happier- désir et plaisir qui s'emmêlent en anglais, dans toutes les langues corazon, si  demain je dois mourir la peau brûlée de lèvres ardentes serais-je pas chanceuse d'avoir tant aimé...?

 

- Mais demain ça n'existe pas Roya jan...)

 

Je sais pourquoi j'ai oublié l'avenir. Après le déluge je m'enroule dans le songe de l'été, les illusions délicieuses qui taquinent au bout de la baguette des dieux

 

j'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons bleus, ces poissons chantants.

- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailée par instants.

 

 

Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 30 décembre 2009 3 30 /12 /Déc /2009 22:48


 En chemin vers l'ocean; une halte dans la ville. Venue sans rien, c'est à dire sans images toutes faites, elle se laisse suprendre: les beautés surgissent aux détours des rues: Seville aux splendeurs tranquilles, de la cathédrale à la plaza de toros, un regard les jardins de l'Alcazar, jusqu'aux bords de l'Oued-el-Kabir au large cours, gorgé d'eaux vertes en ces temps d'inondations... La ville trempée miroite sous les rayons blancs, elle lève les yeux : deux étages séparés par une ligne bien nette : l'azur limpide sous le lourd manteau de nuages gris noir :  il y a deux ciels, deux lumières, quatre saisons  en même temps....  De repente la pluie s'abat diluvienne et fait  glisser les pieds sur la pierre. Elle court dans les vapeurs colorées.

Le seul fait de prononcer Guadalquivir ravit la bouche; elle se souvient maintenant : Sevilla était un rêve. Aujourd'hui il est matière: les oranges d'hiver tombent des arbres et roulent sur les pavés, au printemps, lui dit-on, la ville se parfume d'azahar.

(Beautés d'Al Andalus déjà croisées au Maroc, la Torre de oro et la Giralda clignent vers la kasbat des Oudaia de Rabat; derrière elle le minaret des libraires de Marrakech...)

Elle quitte le dehors : accoudés aux comptoirs d'étain les habitants assoupis devant leur verre de bière, au petit marché couvert un cafe con leche et un toast imbibé d'huile d'olive (la meilleure du monde, évidemment) frotté d'ail et recouvert de tomate. Une petit musique mexicaine s'élève doucement dans l'esprit. 
 
Mais il est temps déjà de gagner la mer; la voilà à courir pour ne pas rater l'autobus, les minuscules ruelles glissantes souvent s'arrêtent au milieu du chemin devant une facade majestueuse, à son passage un petit panneau décoré de la vierge tombe poussé par le vent brutal, elle dit : se escapa la virgen!  et le vendeur de journaux s'esclaffe répetant avec bonheur : se escapa la virgen, bien dicho! bien dicho! puis les cactus hérissent  les bords de l'autoroute et le soir una banda de garcons répètent  leurs théâtrales chansons du fameux carnaval avec toute l'énergie et la joie de leur coeur (comme sont rares les lieux où l´'on chante encore, pense-t-elle;  vieux continent presque aphone aux bouches édentées...).

C'est Cadiz, la ville bordée d'océan..  

(sur la route elle s'était réveillée au miroitement de l'eau où barbotent les maisons 
l'océan se déborde
de l'autre côté des oiseaux métalliques aux serres plantées dans la terre survolés par un véritable vautour, des gigantesque moulins blancs plantés dans le ciel qui moulent rien d'autre que l'air
- et que Don Quichotte abattrait d'un coup de lance -  )


Le lendemain matin l'océan gris mousse et bouillonnne
un coup sec de soleil éblouit le paysage, la pluie s'abat chassée d'un souffle, vient l'arc-en-ciel avalé par le soleil la pluie s'abat le ciel est bleu noir et gris; 
Elle s´'arrête pour regarder l'avancée de la ville dans l'eau; "île flottante" pense-t-elle, mais toutes les îles flottent-elles pas? c'est un garcon au coeur de nuage qui lui écrivit ca il y a peu, c'est donc qu'un mirage qui flotte dans les vapeurs d'eau s'appelle une île...

- et si elle était elle-même une île, serait-elle pas celle de Sancho Panza?
Barataria... -

Il avait suffi que ce soit écrit une fois pour que tout le paysage se mette à flotter dans une lumière d'argent.

Les accents graves et aigus des garcons de  joie arrivent au Mexique portés par un souffle, le zapatear du son jarocho devient flamenco, la bière coule à flots ennuyeux dans les éternels bars où il y a obligation de s'amuser , la noche vieja finissant aux cloches tonitruantes de la cathédrale le nouveau jour commence dans l'eau vaste de l'ocean...


Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /Sep /2009 10:35

Une librairie écarlate, Le Rose Tiepolo m’apparaît quand j’y cherche mon propre livre orange du Mexique (un ailleurs).

Rouge orange rose. Ou: Magicien, rose, Paradis... Car les mots ont une couleur. (il faut accorder les sons au paysage), les voyelles ont une couleur, on le sait depuis plus longtemps qu'on ne le sait... elles entraînent dans leur char de feu les mots... Jusqu'où... ? une presque disparition vibratoire...  L'éther.
Tissage du temps qui se déchire.

Mais je vais trop vite.

Je le prends. Est-ce le livre qu'un soir sur un quai de gare un chilango presque inconnu me remettait mystérieusement avant de monter dans un train?  Non. Alors c’est Roberto Bolaňo. La scène se passe en 2066. (Je peux le dire maintenant). Et bien sûr ça n’a rien à voir. Un Chilien qui erre sauvage dessous le réel de la Monstre-Ville dont les tentacules tâtent le monde entier… Signes. Même devant les plus grossières évidences je n'ai jamais renoncé aux signes. Maintenant seul m'intéresse ce qui fait signe. Roberto Bolaňo. Roberto Calasso. Prénoms identiques, trois syllabes qui forment presque la même structure sonore (à l’un manque le [Ka], ce n’est pas anodin…). Le Mexique débarque en Italie, se construit l'invisible, s'épaississent les silhouettes qui l’habitent : tribu prophétique aux prunelles ardentes… (qué ardor... ainsi le poète mexicain finit-il le texte qu'il écrit pour moi) . Le Chilango tendant Bolaňo murmure "Calasso", et s'entrebâille la porte du temps : les Brahmanes, mes lointains ancêtres (quoi que je préfère ma lignée de cavaliers mogholes), brûlent dans les airs les mètres védiques : Aksara. La syllabe, l'impérissable. Une vibration irréductible, qui précède la signification, la compose, mais ne se laisse pas absorber en elle.

Avant d'affirmer quelque chose sur le monde, l'aksara est un signe d'assentiment au monde.


Le monde naît dans Ka. De l’Inde à Venise en un glissement des plumes de Garuda (un frisson vibre le temps), un tour de māyā, magie mensuratrice… , une sensation invincible de légèreté... Mais de quelle couleur est la légèreté; cette modulation de la lumière? Rose, bien évidemment, Rose Tiepolo précisément. Avec Calasso se disperse les cloisons entre les êtres et les lieux, les réalités, surface et profondeur (mon plus secret désir, inexpliqué). Une couche de réalité trouée laisse apparaître l'autre, mais de quel côté de la scène sommes-nous pour regarder le spectacle? C'est un scherzo finalement, un tour que Tiepolo nous joue, un caprice peut-être.... Les restes d'un sacrifice reviennent obsédants sur des images aux mêmes figures : les hiboux, l'oriental, et surtout, le serpent qui danse sur un baton (vibration ondulatoire de l'image) cercles à l'intérieur des cercles, vertige des symboles...Que font-ils, qu'ont-ils fait...  ? Ils regardent quelque chose qui était détruit par le feu - et devenait invisible... Du Véda aux orientaux, Zoroastre, magie chaldéenne au chevet de Platon, Europe des Sorcières : sacrifice, le sacrifice qui fascine Calasso (et l'éternelle question : pourquoi faut-il tuer pour accéder au monde des dieux.?), méandres religieux du serpent, Tiepolo: des triomphes éblouissants des fresques aux scènes obscures, eaux-fortes pourtant inondées inondantes de lumière? Sprezzatura en tout lieu. La magie se déploie habituellement de nuit, ici c'est plein soleil : midi, l'heure de Nietzsche, évidemment. Ne pouvant renoncer à la lumière, qui était le clavier de son art, il a montré que tout mystère s'y laissait tranquillement accueillir... La lumière est une sorte d'absolu à l'intérieur duquel toute scène et toute combinaison trouvent leur place.

Pourtant l'Europe est asphyxiante, on y perd le souffle illimité. C'est un fait. A moi il me manque aussi, je le comprends. Sur la grande fresque des Quatre Continents le vieux continent n'est même pas un taureau, mais un boeuf domestique paresseusement caressé par Europe ennuyée. Et partout ailleurs, dans les magies du monde, des Européens essayent de se faufiler: curieux, envahissants, discordants avec tout ce qui les entoure. Mais c'est de nous dont il s'agit, semble dire Tiepolo : c'est notre inéluctable vocation.
devenue une qualité; une disponibilité à se laisser fasciner par les figures les plus diverses, sans leur imposer son propre code. En résumé, c'est l'Attitude que l'Occident - et seulement l'Occident, est parvenue à cristalliser au terme de nombreux siècles et dont l'Occident lui-même se méfie. C'est 'habileté proprement occidentale, la capacité de traiter le caractère oecuménique de l'apparence avec un esprit dégagé, en doutant de soi, en se dissolvant soi-même avant d'engager l'exploration, sans être lié par des croyances intouchables, mais en gardant le don de reconnaître la puissance de ce qui est.

C'est si juste. Comprendrais-je enfin pourquoi je me dissous dans le monde. C'est ainsi que Calasso se dissout dans les images les mots et les reflets, la connaissance généreuse, laissant dans les airs une vibration rose, un fil d'or qui se glisse dans la trame du temps que sans fin il faut tisser.
Clavier de lumière. Il est difficile de parler d'un livre si grandement léger. Traversée des mythologies, la succession (frontières vulgaires des chronologies) se brise pour se faire épaisseur, couches de réalités s'interpénètrent, la surface tombe en des profondeurs insondables. .

"Dans la vision métahistorique de Tiepolo, selon laquelle la même femme -vêtue presque de la même manière - avait d'abord sauvé Moïse des eaux, puis avait été la maîtresse d'Antoine, puis avait épousé Frédéric Barberousse et était enfin devenue la ville de Venise, il était naturel de trouver un genre d'êtres qui pouvaient se présenter avec un naturel égal à toutes les époques"

Une démonstration qui rappelle certain marin breton dévoilant Marie derrière ses mots... Troublant... C'est Venise qui vient finalement tout englober, m'emporter moi aussi sur la beauté vibratoire, ondulée, gondolée...  L'Italie m'arrive aventureuse dans les mots gourmands de Casanova (qui passe aussi chez Tiepolo en mauvais juge), puis un garçon italien courant dans mes escaliers, colporteur de magie (mais ce n'est la noire, il me rassure : il ne faut pas faire violence aux esprits...), comme d'autres le sont de sprezzatura...-  son regard magnifique sous des sourcils épais et froncés...

Ni blanche ni noire, la magie est blonde vénitienne. Ne l'a t-elle pas toujours été (blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... )

L'Europe dans certaine réalité dissout... s'acharne à tuer méthodiquement ce que d'autres mondes cherchent encore à lui apporter; il faut alors se faufiler courageusement dans les allées mystérieuses et chercher la puissance de ce qui est, derrière ses voiles. Au risque d'être le postérieur ridicule d'un personnage en équilibre précaire sur la fresque ; curieux et inconscient au point de se fourrer à l'endroit le plus dangeureux du tableau...  J'ai parfois peur des explorations, mais toujours vibre l'appel du non-frayé.

Rouge Rose Orange et la blondeur, la blondeur en tous ses reflets.


Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés