Publié le 21 Août 2016

ce n'est rien, c'est un autre coeur à l'intérieur d'un corps.

qui clignote d'abord. qui bat.

Il faut bien en dire deux mots (pourquoi ces deux mots sont-ils si difficiles à trouver quand on en a écrit des milliers d'autres?)

ça commence tout petit, faible, inaudible, imaginaire... un pouls échappé au volcan endormi, sorti d'un néant miraculeux. Un pouls presque divin en soi (mais toute vie ne l'est-elle pas?)

Un corps se tisse autour. Organes vaisseaux artères chair de petits membres aux contours délicats.

Un corps, comme le mien, dedans.

Quand je me couche quand je me recueille quand je quitte le bruit et échappe au mouvement perpétuel pour m'absorber un instant dans le silence de moi,

c'est bien étrange de trouver quelqu'un

De ne plus jamais me trouver seule, une.

D'être deux dedans.

Quelque soit dehors.

Et de penser avec tristesse et joie : ici finit la solitude.

sachant que ce n'est pas tout à fait ça, mais juste un chemin de coeurs qu'on suivra à plusieurs, mains dans les mains peut-être,

détachés,

attachés,

déliés.

(je ne peux pas parler de la route qu'il faudra tracer)

De jour, de nuit, maintenant, la peur, l'extase, le sommeil perdu qui l'était déjà, les coups d'un vivant résonnent d'un bout à l'autre, font douleurs et rires;

Tout mon corps vibre, remue, ondoie, prend des poses drôlatiques, il est sculpté du dedans par cette force de passage en moi

pourtant ce qui se profile à l'horizon n'étant pas encore là semble totalement impossible.

Quand le démon des doutes s'apprête à m'assaillir de nouveau, je vois au fond de l'eau ciller un petit oeil de l'humanité

narquois

qui invite à se taire.

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 22 Février 2016

Vu la République, la fraternité en ses fondements, l’hospitalité à l’horizon.

Vu les bouleversements des temps présents, la perspective de mouvements migratoires extraordinaires à venir, la démultiplication annoncée de « jungles » dans les plis et replis de nos métropoles.

Considérant que la « jungle » de Calais est habitée par 5 000 exilés, non pas errants mais héros, rescapés de l’inimaginable, armés d’un espoir infini.

Considérant qu’ici-même vivent effectivement, et non survivent à peine, des rêveurs colossaux, des marcheurs obstinés que nos dispositifs de contrôle, procédures carcérales, containers invivables s’acharnent à casser afin que n’en résulte qu’une humanité-rebut à gérer, placer, déplacer.

Considérant que Mohammed, Ahmid, Zimako, Youssef, et tant d’autres s’avèrent non de pauvres démunis, mais d’invétérés bâtisseurs qui, en dépit de la boue, de tout ce qui bruyamment terrorise ou discrètement infantilise, ont construit en moins d’un an deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, vingt-huit restaurants, quarante quatre épiceries, un hammam, deux salons de coiffure, des histoires d’humanité reléguées au statut d’anecdotes dans l’histoire officielle de la « crise des migrants ».

Considérant qu’ici-même l’on habite, cuisine, danse, fait l’amour, fait de la politique, parle une vingtaine de langues, chante l’espoir et la peine, pleure et rit, contredit ô combien les récits dont indignés comme exaspérés s’enivrent, assoiffés des images du désastre, bourrés de plaintes, écoeurés par ce qui s’invente, s’affirme et déborde.

Considérant que chacun des habitats ici dressé, tendu, planté, porte l’empreinte d’une main soigneuse, d’un geste attentif, d’une parole liturgique peut-être, de l’espoir d’un jour meilleur sans doute, et s’avère une écriture bien trop savante pour tant de témoins dont les yeux n’enregistrent que fatras et cloaques, dont la bouche ne régurgite que les mots « honte » et « indignité ».

Considérant que quotidiennement depuis début septembre 2015 des centaines de britanniques, belges, hollandais, allemands, italiens, français, construisent dans la « jungle », distribuent vivres et vêtements, organisent concerts et pièces de théâtre, créent radios et journaux, dispensent conseils juridiques et soins médicaux, et le soir venu occupent les lits des campings alentours et de l’Auberge de Jeunesse de Calais, haut-lieu d’une solidarité active extraordinaire, centre de l’Europe s’il en est.

Considérant que jamais les associations calaisiennes n’ont enregistré autant de propositions de dons et de bénévolat, et que ne cesse pourtant d’être narré le récit d’une unanime exaspération collective, d’une violence et d’un racisme prétendument généralisés, d’une pourriture surexposée salissant une ville autant que les kilomètres de barbelés la défigurent.

Considérant que Calais est, de facto, une ville-monde, avant-garde d’une urbanité du 21e siècle dont le déni, à la force de politiques publiques brutales, témoigne d’un aveuglement criminel à l’endroit de ce qui vient, d’un mépris mortifère de ce qui s’affirme.

Considérant que la « jungle » ne disparaîtra pas, ni à la force d’une violence légale déployée comme si s’organisait là une bande de criminels, ni par la grâce des « solutions » abstraites de « l’hébergement pour tous », dont les containers du « Centre d’Accueil Provisoire » à 20 millions d’euros exposent, sidérante, l’absurdité.

Considérant que la faillite des acteurs publics et l’incurie de leurs solutions sont si vastes, que dans une semaine, un mois, un an, la « jungle » de Calais apparaîtra au centuple, et que demeurera comme seul trésor public le fruit de ce que calaisiens et exilés auront cultivé malgré tout, à savoir ce qui nous rapproche.

Déclare :

— 1 : Que la destruction annoncée par la Préfète du Pas-de-Calais de la partie sud de la « jungle » de Calais, comprenant notamment une école resplendissante, s’avère une infamie, un acte de guerre irresponsable conduit non seulement contre des constructions, mais aussi contre des hommes, des femmes, des enfants, des rêves, des solidarités, des amitiés, des histoires, une opération militaire écervelée conduite non seulement contre le bidonville, mais contre ce qui fait ville à Calais.

— 2 : Que résister nécessite de riposter enfin au déni de réalité généralisé, de contredire les professionnels de la plainte comme les promoteurs de l’exaspération, de rendre célèbre ce qui s’affirme aujourd’hui à Calais, de faire retentir le souffle européen qui s’y manifeste, de s’avérer autrement attentifs aux promesses d’avenir qui s’y dessinent, à la beauté des bâtisseurs, à la vie qui toujours invente.

— 3 : Que penser et agir de nouveau à Calais, au devant d’une situation-monde nous concernant tous, c’est s’inspirer des gestes de celles et ceux qui construisent inlassablement en dépit de la haine qui porte le nom de « politique publique », c’est poursuivre l’édification d’une cité-oasis du 21 siècle où trouver abris de droits, de culture, de joie et de fraternité, c’est risquer d’autres formes d’écritures politiques de l’hospitalité, de ce que nous avons en commun, de notre République.

Par Sébastien Thiéry, politologue, enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Malaquais, coordinateur des actions du PEROU – Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines. Texte pris sur https://lundi.am

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 20 Janvier 2016

Quand vous n'êtes plus propriétaire de votre imagination, vous devenez une fiction, vous n'êtes pas le créateur de vous-même.

Notre société est à présent fictive.Nous avons des esprits d'enfants sans même avoir le sens des responsabilités dont l'enfant fait preuve. Nous avons une puissance technologique de géants mais nous n'avons pas même la maîtrise qu'ont les enfants de leurs jouets. Voilà toute notre démocratie. C'est un état de danger extrême. Nous sommes des enfants jouant avec les armes d'Armageddon.

[ici de nombreuses pages ont été mangées - L'éditeur]

Il y a des gens qui désespèrent de comprendre. Tenter de comprendre, n'est-ce pas comme le spectacle d'une souris en train de grignoter le globe? Oui, mais c'est ainsi qu'on est souris, c'est ce que font les souris. Comment être humain? Que font les êtres qui sont humains? L'imagination est insatisfaite et la technologie impatiente - et autant dire à une feuille de ne pas trembler dans le vent que dire à un être humain que les...

[Le reste du carnet a été mangé, en partie par l'auteur et en partie, comme l'indiquent les marques de dents, par une souris - L'éditeur]

E.B. (1995)

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 15 Novembre 2015

Tristesse incrustée, de jour de nuit. Angoisse existentielle de l'humain face au néant. Rage sourde qui ne sait comment se libérer.

(Ce n'est peut-être pas la première fois. J'ai vacillé déjà, des morts au Mexique. Des amis disparus. J'ai senti le vide en moi. Mais ce n'est pas souvent. Je ne me mens pas, et ceux qui ricanent et comparent les morts de tous les pays, font des calculs, s'enlisent dans des listes morbides, font la leçon disent : vous pleurez maintenant, avant vous ne pleuriez pas assez, semblent donc oublier qu'il y a, dans la rage et la tristesse, comme dans l'amour sans doute, quelque chose de profondément irrationnel, d'injuste; quelque chose qui nous rapproche de ceux qui sont tombés à quelques mètres de nous. Près de nous. Quelque chose de dangereux qui nous pousse vers des inconnus avec qui nous ne partagions strictement rien que le macadam sous nos pieds. Des inconnus indifférents, bêtes, des inconnus de concerts débiles et de terrasses à café branchés, des inconnus qui respirent le même air que mes êtres chers, qui vivent à côté. Cette tendance est périlleuse, on sait à quoi elle amène. Mais aujourd'hui je ne peux pas la nier )

J'ai sombré hier dans l'océan mauvais des vidéos et de l'actualité. A force d'abîmer mes yeux ils ont pleuré. Pas devant le sang. Ils ont pleuré devant la photo d'enfants palestiniens tenant une pancarte disant "Not in my name".

Nonsense.

Nous savons que ces hommes pourris portaient la pourriture de notre monde. Nous savons que ceux qui s'étonnent ne s'étonnent pas. Nous savons que personne ne devrait s'étonner. Au fond, personne ne s'étonne, et cela rend la tristesse encore plus nauséeuse.

La nuit rien ne s'apaise, au contraire, c'est le jour gris que, peut-être, il faut essayer de tromper la tristesse avec les habitudes quotidiennes. Je file en vélo vers le marché, je pédale vite, quelque chose pourrait s'évacuer dans la vitesse, je vais au marché du dimanche prendre mon pastel, je n'ai pas faim, il n'y a pas de marché. Les rues sont désertes. Je suis une petite chose noire dans la lumière grise.

Je vais chez César, je prends une noisette. La télé crie. César est silencieux. Les autres clients ne sont pas des Portugais mais des Français hurleurs dont un commence à déblatérer des "tous en prison tous les tuer ils le savent qui ils sont..." je ne réponds pas. César est silencieux seul son silence est un peu réconfortant

L'Education Nationale envoie déjà des mots en préparation de la minute de silence. Je ne serai pas au bon endroit. J'aurais voulu pourtant être avec ces adolescents pour faire quoi je ne sais pas, être avec eux. Regarder leur tristesse, leur montrer la mienne. J'en verrai d'autres, perdus dans la campagne, et ceux-là m'inquiétent davantage.

J'écris en pensée, les morts je veux dire les mots s'alignent en pensée comme un soulagement comme une ritournelle lancinante qui torture.

J'ai voulu mettre des vêtements de couleur vive ce matin, j'ai cherché, je jure j'ai cherché, je n'ai trouvé que du noir, que du noir. Je suis une petite chose noire dans les rues vides. Hier je sentais un désir des êtres quelque chose qui me reliait à eux la tristesse avait un sourire. Aujourd'hui les visages sont si laids, malades, juste les regarder me donne envie de vomir et sans doute que j'inspire le même sentiment.

Ouf. Nous ne nous laisserons pas mourir n'est-ce pas? Jamais.

Il y a dans chacun d'entre nous un gêne de joie. Une fibre qui maintient la vie.

Tristesse. Colère sourde. Envie de décapiter le vide. Rien ne s'apaise.

 

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 14 Novembre 2015

On vit. On était la veille pas loin de-, on a sa bande qui vit dans le quartier de-, on a pris le métro et pour la première fois on s'est rapproché avec ferveur des petits smartphones inconnus qui distillaient l'horreur à la seconde, on a envoyé et reçu des sms, on a plus ou moins recomposé sa bande en écoutant le nombre des morts croître, on a regardé des vidéos sur internet en rentrant, écouté la radio, envoyé et reçu des sms, finalement à plus de 70 morts on s'est enroulé dans l'angoisse, seul ou à côté de-, et on a rêvé de mort.

Le matin on s'est réveillés dans les mêmes draps. Certains disent en crise gueule de bois état de choc, dans les mêmes draps crise de quoi? on a parlé fait l'amour plaisanté fait l'amour pour se débarrasser un peu de- des angoisses de la nuit, mais de toute façon la crise est là nichée partout dans les rues les regards les écrans les tasses à café les journaux les sachets de sucre les billets la monnaie les sourires les yeux tristes les paroles les silences les sonneries de téléphone, partout, crise de quoi? Vaut mieux se taire, mais certains parlent encore. Vaut mieux se taire un moment au moins sur la profonde douleur non pas de 70 ou 140 et le sang par terre en lacs les cadavres baignent dedans les ceintures d'explosifs le non sens assumé de tirer n'importe où dans les bars dans la rue dans une salle de concert partout, mais sur le non sens acclamé de la machine de mort - n'a plus aucune once de foi d'amour de dieu; juste : pure mort. Monstrueuses et stupides machines de mort produites par gigantesque terrifiante Machine de mort dont chacun d'entre nous - s'il est quelque chose - serait un rouage. un boulon. un ressort. On ne cherche pas la faute : on ne se laisse pas emporter dans la spirale de la faute à qui ne commençons pas à traquer bêtement la faute qui pourrait nous ramener à soi, éternel porteur de faute, et le premier coupable d'entre tous, juste: ne cherchons pas la faute.

On regarde autour et on se dit : on en est là, tous, foutus. La mort frappe là où nous survivions si conforts. La mort frappe et nous devrons peut-être vivre maintenant avec la mort qui frappe à côté de nous, comme ça, pif pof, pan pan (les bruitages de la mort) sirènes de police ambulances (ambiance sonore) comme là-bas, ces pays où- où on a peur maintenant de partir en vacances - le monde en train de devenir si petit, si petit: une tablette univers dans un territoire fermé -, nous, les innocents, les gentils qu'ont jamais rien fait demandé veulent juste vivre sans embêter personne et que tout le monde fasse de même s'il vous plaît, nous (nous?) devrons vivre comme eux avec la mort à côté devant derrière et parfois yeah DANS LE MILLE: pif c'est toi pof c'est moi pan la mouche. On se dit : visiblement la mort se rapproche; on est de plus en plus foutus. On en aurait presque envie de s'aimer davantage se serrer dans les bras davantage se sniffer le coeur davantage mais on est trop foutus et ces désirs mêmes qui nous échappent semblent se transformer en balles de fusils automatiques.

Bizarre.

Un truc dans l'alchimie ratée d'une époque (ratée) ; le désir de paix tue. Le désir de mort tue. Le désir de mort n'est pas un désir, c'est une flèche tirée vers le néant qui ne touche jamais

 

 

On se demande: il y a quelqu'un? Il y a quelqu'un, vraiment, qui regarde tout ça? Il y a quelqu'un du genre parisien le plus cynique de l'univers puissance 10 000, qui regarde en se marrant?

 

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 26 Octobre 2015

A mademoiselle Kaa,rayon des Goudes

Je me suis échappée.

La mer scintille sous le coucher rose qui m'accueille (décidément, celle qui me reçoit en son absence doit être soeur des éléments : quand je la rencontrais la première fois, au sommet d'un été de libertés, c'était sous un ciel intensément embrassé, délirant de couleurs. Elle: visage orange piqué d'astres bleus) Je m'enroule délicieusement dans ma solitude, peuplée de pas suspendus entre l'heure d'été et l'heure d'hiver, de vagues d'écritures tumultueuses, parfois tourmentées, de lectures réjouissantes, - de jeux au lit je l'avoue: plaisirs de mains souris chassées sous les draps par griffes douces de missdémonecat, seule maîtresse de la demeure. Je me gorge de moi, de temps, de joie d'univers - je n'en respirerais jamais suffisamment- puis je vais au bistrot... Une fois par jour j'y bois au comptoir une tasse allongée d'humanité, au sens premier du terme, ou plutôt au sens marseillais : voix fortes, taquineries et colères balayées de rires puissants et taquineries de nouveau, et petits coups de colère, et rires de nouveau... C'est le Bar des Goudes, succursale du restau en face du même nom: terrasse sur le port, poissons frais péchés du jour pour touristes et Marseillais en vacances et peut-être des gens comme moi (?) de passage long. J'hésite...

Bref, laissez-moi vous raconter : j'arrive au comptoir petite invisible le premier jour on distingue à peine ma forme pas coiffée entre les éclats de voix. Le barman est un long fil brun de soleil. Le deuxième jour c'est un barman différent,bourru aimable. Quelque habitué lève un sourcil qui dit tiens, elle revient. Je n'ose pas parler, je n'oserai jamais parler par honte de cet accent mien qui ne chante pas du tout, qui ne s'accorde pas aux pierres pointues. Le troisième jour il sait ce que je bois. Le quatrième jour j'existe, on me questionne, je parle, j'essaye de faire bonne voix. Le cinquième jour un vieil habitué me dit excusez-moi, sans vouloir vous déranger, vous avez des yeux incroyables, ça fait plusieurs fois que je remarque, et pardonnez moi ça n'a rien de sexuel ou je ne sais pas quoi là dedans à mon âge, je dis juste ce que je pense hein, je sais que ça se fait pas de dire ce qu'on pense, mais moi je le fais. Voilà trois ou quatre jours que je vous vois hein?, je trouve que vous avez des yeux incroyables...ça n'a rien de sexuel je ne vois pas pourquoi je dirai pas ce que je pense.. Le barman lui dit c'est bon laisse-la boire son café tranquille. Je souris, on me taquine un peu, je réponds en taquinant un peu poliment, le barman m'offre le café, aujourd'hui c'est samedi...

Je suis heureuse de cette conquête facile. Je pense au café portugais que j'ai fréquenté trois ans avant que Paulo ne me tende la main pour serrer la mienne (mais cette main alors, ce don de la main, quelle émotion, quel tremblement).

Le lendemain un autre me sert, c'est dimanche soleil et l'apéro est extrêmement sérieux, le café redevient invisible entre les pastis. Le lendemain c'est alors aujourd'hui, tout le monde me salue il y en a des sourires aux yeux verts qui font fondre, le tour de la semaine est bouclé me voilà revenue au long fil brun du jour 1 celui qui claironnait j'ai oublié de le dire "je suis tellement en forme que ça me fatigue..." Nous nous parlons à peine je m'assois à la petite table serrée sur le trottoir qui oblige les piétons à marcher dans la rue étroite et les voitures à rouler sur la pointe des pieds (c'est normal, on partage la chaussée et que le plus rusé passe) quand je veux régler il est en train de prendre une réservation au téléphone, une histoire compliquée de bouillabaisse à préparer à l'avance, je tends mon billet il me fait signe d'autorité que non. Ce n'est qu'un billet de cinq euros, mais je peux regarder si j'ai des pièces... Non. Il interrompt la conversation et, couvrant l'émetteur de sa main:

Non, c'est offert.

Mais pourquoi?

Parce que j'ai décidé!

Voilà, sans plus de délicatesse que ça, il retourne à la bouillabaisse téléphonique.

Pas de gloriole. Je sais bien que toute femme inconnue qui aurait bu seule son café au comptoir à la même heure tous les jours d'une oreille disponible et d'un sourire facile aurait obtenu la même chose.Mais ce n'est pas le petit orgueil qui se réjouit. C'est l'étrangère qui se réjouit d'avoir apprivoisé un lieu. C'est l'âme qui se réjouit du geste gratuit.

Il y a peut-être quelque chose d'étrange à s'enthousiasmer pour si peu, rien en fait, autant dire rien...

Le rien me ravit.

Peut-être que ce désir constant d'effleurer sans déflorer le lieu où je n'habite pas, d'apprivoiser l'inconnu et d'y creuser une routine (de ces chemins merveilleux qu'il faut frayer et qui se referment derrière vous), de transformer la rencontre anecdotique en aventure, est mon grand hommage au dérisoire, aux beautés minuscules du commun qui, si elles n'existaient pas, laisseraient la grosse production du désastre envahir tout le champ.

C'est la force de rendre cet hommage que je viens recueillir dans l'ailleurs, enroulée dans ma solitude lumineuse, bercée de mer et de vent (c'est la première heure d'hiver, le Mistral souffle la mer à rebrousse-poil, l'eau lisse se hérisse sous sa caresse brutale. Posée sur une coulée de ciment qui se mêle à la roche en surplomb, une chaise vide contemple l'horizon. Un siège. Vous me voyez? je suis assise juste à côté de l'invisible, je bois une tasse d'océan)

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 24 Octobre 2015

 

Saint-Charles.

Dès l'arrivée, le regard plonge, coule le long de la grande avenue, se faufile dans les ruelles entortillées, saisit quelques griffoneries sur les murs ocres, devine en bas le vaste poumon bleu, se jette dans la mer...

Cette fois c'est à un bout que je vais, un bout calcaire aux reliefs pointus que l'on atteint après un métro et deux bus, à leur terminus, avec l'étonnement de sortir de la ville sans la quitter, d'arriver à ses confins rocheux: dans la calanque austère où s'est creusé il y a un longtemps un petit port de pêcheurs devenu terrain de week end des bourgeois, point de passage des randonneurs, havre de paix d'esprits libres, et même... petit port de pêcheurs. La bizarrerie des agencements, les constructions semi effondrées, le mélange de l'esbroufe des villas nouvelles aux délicatesses des cabanons retapés, la rencontre forcée du parpaing grossier et de la roche brute, le croisement délicieux de la (minuscule) avenue de la pétanque avec la (liliputienne) rue du Louvre - tout cela relevant de la grâce marseillaise la plus fanfaronne - et plus que tout la majesté austère et indulgente de l'écrin naturel préserve les Goudes de tenir dans la porte postale. (Tout ce qui se fige dans le cadre est mort. L'on ne souhaite à personne de vivre là où tout est mort, même pas les morts)

Je m'installe dans un cabanon devenu jolie maison blanche, sans inquiétude, immédiatement paisible j'écris le roman qui finira ou pas, Et d'autres choses encore.

La promenade commence au seuil de la porte. En deux pas je peux m'enfoncer dans le massif, chercher ses hauteurs sous le croissant qui s'est levé, les contourner, gravir et descendre, le pied roulant entre les cactus les touffes épineuses de bruyère et d'astragale.

Les pierres pointues attrapent ma cheville: pierres marseillaises espiègles qui piègent la marcheuse tête en lune,

comme pour le plaisir de gâcher mes balades, mes taos aux dernières heures d'été

comme pour approfondir l'autre tao immobile en corps et mobile en pensée, ralentir et étirer le temps.

(me dis-je pour me consoler)

Maintenant je ne randonne plus, je contemple et j'absorbe depuis mes différents postes d'observation: un étirement de roses violets au coucher, un coup de mistral rasant  qui hérisse l'eau la peigne à rebrousse poil, en fait ressortir la lumière, comme si des milliers de minuscules alouettes battaient leurs ailes juste sous la surface, se déplaçant par nuées folles dans de multiples directions... Les vagues qui lèchent la plage brune, les vacanciers descendus de leur van pour y goûter. La douceur des rayons d'automne dans la courette, chauds sur la peau, partagés avec ma camarade chatte. Le petit voilier qui disparaît au fond de l'horizon, trainant dans son sillage les dernières lueurs de soleil. La lune qui se lève en face, admire le spectacle. Le siège posé en haut du rocher pour un pêcheur invisible. La rue principale qui s'allume le samedi soir, concentre en ses restaurants le bruit et la discussion des gens de passage, et la crique qui m'est offerte en échange.
 

Quand fatalement le dernier jour arrive, que la parenthèse lumineuse va se refermer, quand le rayon matinal est gagné mais le soir d'été perdu, je sors d'un autre pas.Un bon pas, une allure qui se venge de la cheville tordue jusqu'au genou, dans le sens du Mistral qui souffle, qui commence à souffler, peut-être parce que je pars-

Je suis la route jusqu'à sa fin, plutôt sa disparition dans l'étroit chemin taillé dans la roche dure, serpentin, qui fait monter et descendre et circonvoluer jusqu'à la pointe. Excitées par le vent sifflant, les vagues s'écrasent aux pieds dentelés de la falaise (dentelés pour dents acérées, pas pour dentelle, rien n'est tendre ici) je m'approche du bord, 15 m au-dessus de l'eau peut-être. La violence de la mer contre la pierre. La violence de la nature : celle-là qui inspire les hommes, leur donne le sentiment de leur profonde vulnérabilité, leur nécessité de rivaliser, de se protéger, de dominer les éléments...

A la pointe de la pointe quelques constructions encore, posées sur ou creusées dans la falaise, défendues de barrières : propriété privée. Juste au-delà le bout de Marseille : Cap croisette, un drapeau piqué sur du caillou, en face d'îlots rocheux. Là Marseille reconnaît que la ville ne peut continuer à s'étendre sur la mer comme elle s'étend sur la roche même la plus dure. Là Marseille enfin s'arrête. Je me retourne : mes yeux montent au ciel, l'immense lune jaune s'est levée dans l'obscurité, énorme aux contours flous, se tenant au-dessus des falaises blanches comme une face divine, baignant le paysage d'une lumière étrange. Alors c'est indescriptible : ce pourrait être le Grand Canyon, l'Adrar des Ifoghas où s'écraserait la Méditerranée à gros bouillons, le cap Spartel à Tanger, le massif lunaire lui-même, frappé d'espace... - l'esprit saisi cherche frénétiquement à se raccrocher quelque part, une comparaison où enfoncer les doigts pour ne pas tomber... Je m'arrête et donne tout entier mes yeux à la Lune. Les comparaisons sont vaines : depuis l'instant d'où je regarde c'est simplement le plus bel endroit du monde. respire mon âme : tu es simplement dans le plus bel endroit du monde, épouse-le... Le cœur s'apaise, la certitude du sublime s'impose : on peut mourir de beauté.

Silence dans le bruit: choc de l'eau contre la roche, sifflements et craquements de la pierre, un chant lyrique...

Deux hommes me dépassent, l'un d'eux balance à pleines voiles des trilles lyriques emportées par le vent puissant, avalées par la mer, absorbées par la calanque qui en conserve l'écho, car longtemps après qu'ils sont passés je les entends toujours.

Après c'est la route d'asphalte à cahots et nids de poule, la petite plage, les lumières vives de la ville à l'heure de l'apéro, la compagnie joyeuse des quasi inconnus que nous sommes tous ce soir là les uns aux autres, êtres imparfaits à peine améliorés par quelques jaunes pastis et cigarettes d'intérieur, mangeurs de chairs de rougets et panisses de l'Estaque, généreux de regards verts et bruns,généreux de sourires et de plaisanteries, goûtant les plaisirs exquis des conversations de surface et la mélodie des intimités en profondeurs.  

J'ai manqué le coucher du soleil pour le grand adieu de la lune.

 

 

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 29 Juillet 2015

Mes nuits n'ont jamais été longues. J'étais le babygirl de trois ans qui attend derrière la porte comme un animal le moment de s'échapper nue dans les rues de Northridge (Los Angeles) et inquiète la maisonnée de sa disparition. Plus tard, à Paris, j'ai été la petite fille qui descend sept étages tôt le matin pour aller toquer à la loge de la concierge quand elle n'est même pas encore éclairée. Plus tard encore, j'ai été la fille insomnie qui à 4h du matin remonte les escaliers pour trouver l'origine d'un souffle...Un jour à Baltimore j'ai cherché aux aurores la maison d'Edgar Allan Poe, je l'ai trouvée, cernée de corbeaux, et j'ai cru qu'il allait en sortir soul. Ma présence innocente était si impossible à cette heure dans ce quartier mal famé de la ville que les junkies croyaient m'halluciner...

J'aimerais laisser l'insomniaque dormir... Mais je voudrais que « la petite fille » ne cesse jamais de s'échapper le matin – aux premières lueurs ou juste après – fuyant les premiers réveillés, et, vierge d'esprit mais habillée, quitte la route pour trouver le sentier, parvienne à dépasser les propriétés privées pour trouver ce qui reste du sauvage : une nature non clôturée.

Qu'elle grimpe au sommet d'une colline rocheuse, ascension facile, arrive au sommet d'où je vois s'épanouir la forêt haute mais peu dense des pins, et derrière, l'étendue bleue du lac qui brille au soleil. Le soleil monte vite et sa chaleur envahit le monde.

Qu'elle s'étire dans le vert, le bleu, le brun, le sombre, le clair, s'allonge sur un large tronc, absorbe le doux, le solide, le creux, qu'elle espère un ours quand le petit ecureuil à rayure (chip munk) s'approche si près qu'elle pourrait le toucher, - elle ne veut pas le toucher, elle veut laisser quelque droit au sauvage- et court autour de son tao brouillon face à l'adversaire et ami imaginaire.

(les yeux espiègles du petit écureuil sont les mêmes que ceux du gros écureuil brun d'un jardin fleuri de North Hills, Los Angeles, ou ceux de la vache blasée d'un pré du Jura, ou ceux du gardien affectueux du square idéal, ou ceux, espiègles, de la jeune fille zapatiste au bord des aguas azules, qui ne se retient pas d'éclater de rire à ses maladresses agiles) (pura alegria au paradis désastre)

Qu'elle garde toujours en elle cette petite fille qui respire sa solitude en mouvements et met de la joie dans son corps pour pouvoir l'apporter au groupe quel qu'il soit, avec ses névroses ses éclats de rire ses mesquineries ses tendresses, sans toujours réussir, au moins en gonfler son ventre et ne pas perdre la journée.

Qu'elle trouve toujours en elle le matin.

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 1 Juillet 2015

Informations de trafic

Mercredi 1 juillet 2015 à 13h00, en raison d'un accident grave de voyageur, le trafic est quasi normal sur la ligne A du RER.

source : ratp.fr

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Rédigé par Métie Navajo

Publié le 28 Juin 2015

Rédigé par Métie Navajo