Le don dont parle Nabokov est le don d'écriture, cadeau (empoisonné) que le destin (manipulé par les commentateurs de nos vies)
offre à une personne (qui devient alors son propre personnage, décliné en un certain nombre de variantes qu'on pourrait comparer, par exemple, à différentes variétés de papillons). C'est ironique
bien sûr, c'est une parodie si mordante qu'elle en déchire le voile de la réalité, ou lui enlève ses guillemets... Les âmes écrivaines se montrent dans des conversations rêvées, grotesques
et poétiques, et l'on ne peut jamais s'identifier à aucune car tout glisse, et c'est ce glissement même qui est délicieux. Nabokov ne cessant de parodier sérieusement Nabokov, on ne peut paresser
longuement dans un joli personnage, car le joli en se figeant devient ridicule, alors que l'écriture elle, ne cessant de couler, s'infiltre dans les eaux de l'esprit, et rejailllit en
gouttelettes de ci de là, dans cette lumineuse lumière qui n'est même pas d'hiver, car elle est chaude, dorée, si chaude que je suis sortie sans manteau ce matin après l'insomnie, j'ai ôté mon
pull car très vite mon tao de baton m'a fait bouillonner les sangs, dans le même temps je suis si sereine que je manoeuvre au milieu des enfants qui jouent à cache-cache, sans me déconcentrer,
sans les déconcentrer, l'ombre des branches de mon arbre protecteur s'épanouissant joliment sur la façade blanche de l'immeuble. En allant du square au café portugais je ne fais même plus peur
aux vieilles dames, le baton semble depuis septembre faire partie du paysage des jours ensoleillés du 14ème arrondissement... (i.e: de mon 14ème arrondissement, rêvé et réel). Au café je
retrouve les ouvriers portugués travaillant déjà la super bock, Paulo est content de me voir, quoique un peu jaloux d'avoir appris qu'à Rambouillet la veille j'ai rencontré par hasard un de ses
habitués au Café de la Mairie, revenant de mon kung fu quotidien et salutaire au bord du lac présidentiel dans la lumière d'un beau 25 décembre. Comme si autour de moi se reformait sans cesse un
gigantesque (ou un tout petit?) Café de César dont la terrasse se métamorphosait en parc où faire ses taos... (Ma théorie du monde-quesadilla, envore vérifiée...) C'est justement ce que j'écris
dans mon petit carnet, songeant en même temps à "mon roman" dont l'existence n'est pas autrement prouvée que par mon obstination à dire qu'il existe.
- Qu'est-ce tu écris encore? Tu écris trop vite... baragouine Paulo, et il continue en portugais en riant avec les
autres.
- Quoi, tu te moques de moi en portugais?
- Mais non... Qu'est-ce que tu écris?
Il faut dire que c'est un vrai délice de remplir des pages et des pages de carnet au milieu d'hommes du bâtiment qui ne se
défient plus de moi, et avec qui, sans presque parler, je me sens en famille, sans devoir me justifier de rien, ni du carnet, ni du baton, ni des mauvaises fréquentations que je leur emmène
parfois...
- Ta biographie.
- Quoi? Il n'est pas sûr de comprendre. On lui traduit. Il sourit, flatté...
La course du stylo reprend. J'aime bien cette plume, elle est fine et agile. Elle glisse sur le papier fin.
- Tu aimes le poulpe?
- Quoi?
- Je te demande si tu aimes le poulpe! - Rires de la
compagnie. Paulo s'irrite toujours qu'on ne comprenne pas instantanément les imprévisibles questions qu'il lance dans son
fort accent portugués... Le sieur au nez en patate de lutin que j'ai croisé la veille est maintenant mon complice et m'explique que c'est le deuxième plat national du Portugal, après la
morue...
- Bien sûr que j'aime le poulpe; pourquoi?
Un autre ajoute en langue mixte qu'on ne peut pas ne pas aimer le poulpe, c'est bon et il n'y a pas d'arrêtes.
- Tu aimes le poulpe ou pas?
- Mais oui Paulo, pourquoi tu me demandes ça?
Il disparaît un moment dans la pièce "privada", et revient avec dans un plat deux énormes morceaux de poulpe frits.
- Tiens, mange ça...
- Eh bien, c'est vraiment noël!
- Oui, c'est un plat de Noël au Portugal... Mange!
Les cinq ou six paires d'yeux présentes (je ne compte pas le regard myope du papa noël gonflable assis sur le côté gauche du
comptoir) me regardent de biais prendre le bout de mollusque, c'est légèrement gras au bout des doigts, et le croquer délicatement, et le mâcher...
C'est délicieux.
Mon ami lutin demande pour moi une serviette en papier mais Paulo n'entend pas. Je suis honorée, je suis traitée comme une
Santa-Maria de la Super Bock.
- Merci Paulo...
- C'est bon?
- Très bon.
Impossible de quitter la place avant d'avoir mangé le deuxième morceau de tentacule, sur quoi il me dit que je mange beaucoup et
trop, et de ne pas le répéter à César parce que c'était sa part, sur quoi je promets mais de toute façon je ne m'inquiète pas pour l'Empereur qui est parti célébrer l'année nouvelle au Portugal,
il mangera assurément tout son saoul et au-delà... (Sa bedaine triple toujours au pays, il est aussi beau et rond que l'autre est beau et élancé; yeux bleus contre yeux noisette; charme
mélancolique et conversation aisée contre charme bourru et embarras de langues...).
Encore quelques notes dans le petit carnet. Le soleil attend dehors, les gars le rejoignent pour fumer, je sors et salue, ils me
regardent m'éloigner avec mon bâton sans poser une question, évidemment le roman est à écrire en ce lieu, à chaque pas de la rue, les regards amicaux dans le dos et le soleil en face qui
aveugle, sans prendre de pose, sans me figer dans l'image d'un moi (Santa Maria...) qui ne se glisserait pas en paroles entre les différents stades de transformation des lépidoptères que je
rencontre, à l'exception, bien sûr, du papillon bonheur, qui se laisse à peine caresser d'un souffle.
Commentaires