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AUJOURDHUI dans le salon


Aujourd'hui j'ai un blog.
(il y a aussi aujourd'hui un énorme canapé bleu dans le salon).
Sur le blog il y a des feuilles de voyage.
(Sur le canapé bleu, des corps ou des absences de corps).
Rien qui clignote rien qui brille. Pas de fleurs.
Rien de très sérieux.

A votre disposition aujourd'hui:
des mots. Souvent de moi, parfois des autres, dans tous les ordres...
un énorme canapé bleu.


Métie N.
Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 12:25

 

J'ai posé mes mains puis mon front contre le front de l'arbre, et, relevant la tête, j'ai surpris le regard de la femme qui surprenait ma tendresse d'amante... Je n'ai pas été gênée, j'ai fait comme on fait dans ces cas-là, comme si de rien n'était, et me revoyant étreindre l'arbre à travers les yeux de cette femme, j'ai souri à l'intérieur... J'ai retiré ma veste polaire enlevé mon pull remis ma veste polaire et resserré l'écharpe autour de mon cou, réchauffé mes articulations, puis le baton s'est ébranlé fièrement (fier de froid) sous un ciel bleu très pur, parmi les rayons glacés d'hiver qui ne figent pas le tao, l'ombre délicate des branches sur les murs blancs, la mienne s'étirant de mes pieds, tellement plus leste et longue que moi dans la danse... :Bonheur au Tao-Jardin-Soleil. (Trop occupée d'amour et de société voilà longtemps que je ne m'étais pas rendue en mon lieu, qui m'appelait en rêve de ses longues branches). Je respire à côté de mon arbre, nous nous mélangeons les racines, je rends au ciel l'air qu'il me donne. L'inlassable ciel. (Chaque geste est merveilleux. Chaque souffle. En une trentaine d'années et peut-être cinq ou six vies, je n'ai pas réussi à me lasser du ciel et des dessins que le soleil couche-tôt trace en pastels bleus roses violets d'adieu, ni de la lune vaporeuse dans la nuit qui pique et mord, je crois même que j'aime le froid plus qu'avant, il me passionne les sangs et rafraîchit ma cervelle...). Il y a deux jours la fine première neige a doucement recouvert Paris, la rendant si jolie, et autrement sonore (le silence d'hiver, plus dense, me réveille), et hier soir je suis sortie sous les flocons, mes pas crissant pour la première fois sur le mince tapis blanc qui éclaire la nuit et la fait briller.

 

Je marche en courant le bâton terroriste en main jusqu'aux étals du marché clairsemé, les poissons n'ont pas pu arriver mais les primeurs sont là, emmitouflés de gaité encore, "y a qu'à la télévision qu'on se lamente, on va bien nous, on a pas froid, c'est juste qu'on respire pas... Moi j'ai de l'asthme vous voyez...  On croirait que le ciel est pur comme ça, mais pensez! A Paris c'est encore plus pollué par ce froid... (regard sur moi, perplexe) Zavez pris vot' bâton pour vous réchauffer?" Un simple sourire se fait vapeur épaisse et chaude dans les airs. Des pommes des oranges et des topinambours côté gauche (pour le roulement du son), l'arme côté droit, les chemins quotidiens ne deviennent pas routine si je peux en dessous de zéro prendre le bâton entre mes gants et le mouvoir sous un ciel bleu très impur, enlever le gant et glisser la main dans la paluche de Paulo qui m'appelle aujourd'hui Lilas, siroter la noisette à petites gorgées avec à l'esprit l'image d'une larme sucrée au bout d'un nez surmonté de yeux aux mille nuances amoureuses, bleues argentines à l'heure de Porto et méditerranéennes au réveil (l'amour peut même y geler, lacs d'ardeur recouverts d'une fragile couche de glace), et les constellations de beautés granuleuses, un  garçon couleur de miel dans une lumière de miel d'été (érable l'hiver), tout ce qui crée l'harmonie d'un être, de deux êtres (pointe rose sur café au nez blanc), deux corps infimes qui s'enchevêtrant dans l'espace infini deviennent infinis dans l'espace tout petit.... (Nos corps restreints agrandissent le territoire de l'aventure, la perspective, l'horizon... Nous regardant, au retour de la lune, j'avais envie que quelqu'un nous peigne, non pas "quelqu'un", mais un génie des angles. Picasso. Ou Nabokov, à la manière dont il peint le trio amoureux de Manhattan). Il y a à chaque instant douleureux une possible joie... "toi tu travailles jamais ou quoi?" me demande Paulo une énième fois pour me sortir de ma rêvasserie... Sans attendre de réponse il se met à fredonner, s'interrompt pour gronder encore que j'ai renversé une goutte de ma noisette dans la soucoupe, il fait froid il s'assoit à côté du chauffage électrique qui est intelligemment placé juste à côté de la porte d'entrée, il ne regarde pas, je lèche encore la petite goutte brun clair sur porcelaine blanche du Portugal, je sors, les gants, le corps saisi par le soleil glacial se raidit, se détend, le bonnet, le bâton, marcher en courant, toute la joie possible de l'hiver...

 

Par Métie Navajo - Publié dans : journal parisien
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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 11:19

 

A Madeleine

 

 

Les lecteurs s'impatientent, mais je ne veux pas presser le temps, il est si susceptible, juste le secouer gentiment pour en faire tomber quelques épisodes mûrs pendus à des branches basses, après tout, 68 ce n'est pas si loin, des voix, des visages et des mélodies m'y ramènent souvent... (vision chronologique descendante: levez les yeux, le passé est en haut)... La piste de Roger Khâ qui ne cesse de s'évanouir dans le silence et de réapparraître dans la lumière d'hiver (le vrai hiver se pose enfin sur nous, l'empereur César du 14ème arrondissement a raison: on en a besoin...) y mène aussi.

Mais laissons la jeune fille sur les genoux de Roger Khâ (une photographie d'époque), mon tao suspendu au soleil à côté de son arbre, mon Désir essouflé en haut des escaliers, et le bonheur fragile à sa bonne heure... Et revenons vers le 5ème arrondissement...

 

 

Ca a donc commencé comme ça, nous on avait rien fait, presque rien, on était à la Sorbonne et...

 

  Evidemment j'entends la voix des cascades d'un peu plus loin maintenant, derrière quelques jours-semaines, il faut donc plonger le nez dans le précieux carnet pas encore perdu (la malédiction actuelle), et déchiffrer les notes jetées dans un métro cahotant après notre dernier déjeuner, un vendredi merveilleusement ensoleillé, où, on s'en souvient, nous recevions une visite beauvaisienne inattendue mais opportune... Voyons... ça vient après la critique littéraire de Nabokov et Liscano au café portuguesh... mais avant la fête argentine ratée (quoique la promenade d'une douceur absolue dans les bruits et les visages de la première nuit de l'année ait été très réussie)... ne traînons pas trop en route... cette tendance à regarder toujours les orillas del camino... Nous y voilà: Prise de l'odéon, histoires vues de loin (c'est exactement ce que j'ai écrit comme espèces de de titre et sous-titre).

 

Après la nuit du 10 mai (tu sais qu'il y a eu deux nuits sanglantes en "mai 68", celle du 10, et celle du 24), vers le 14 mai, Philippe (mais n'était-ce pas plutôt Jean-Jacques?) Lebel... Tu vois qui c'est? Oui, vaguement... (manière orgueilleuse de dire pas du tout, mon interlocuteur connait) Un type d'une famille culturello-grande-bourgeoise, père expert d'oeuvres d'art, il revenait d'études aux Etats-Unis plein de Happenings et theater post surréaliste... Il avait monté Le Désir attrapé par la queue de Picasso... Ce Lebel, qui en a après la culture évidemment, a l'idée de lancer le mouvement de la Sorbonne vers l'Odéon. Là il jette à la figure des J-L Barrault et Madeleine R. mythiques directeurs de l'époque Révolution La culture est morte L'art est mort Les artistes sont morts Votre Théâtre National est mort et Comment osez-vous continuer à faire ce "théâtre" alors que le peuple dans la rue... -En quoi il n'avait pas tout à fait tort, et aurait sans doute de plus en plus raison, mais c'est si facile de toujours tout critiquer, que vive donc la culture morte de la société des cadavres du spectacle, ce n'est pas de n'avoir pas su inventer un joli slogan depuis 68 qui fait frémir (ça pourrait être bon signe) mais plutôt de s'être habitué à vivre dans une serre-cercueil aux mauvaises odeurs dissimulées par des parfums très chers- Bref, il arrive ainsi à faire pleurer Barrault comme Madeleine, sensibles à ces questions (ils aimaient Artaud et le théâtre de la vie tout de même, rêvaient d'art total et populaire...) qui ouvrent l'Odéon aux interprètes en chair et os de mai 68. Ils en seront remerciés bientôt par le grand Malraux, il y a là-dessus plein de documents... Pendant un mois l'Odéon devient un forum permanent, on y vit par roulements, on y passe, on y parle surtout... C'est la grande tribune de déballage, paroles, paroles, paroles... Mais là dessus c'est Th. que tu devrais interroger, - chroniqueur de blues libertaire déjà rencontré autour d'un fils d'Industrial Worker of the World en tournée européenne dans un break suisse allemand (voir les éléments de ce mystère sur http://nomsdefleurs.over-blog.com/article-33788294.html)-, parce que lui vraiment il y était... Au début de l'agitation il était intéressé mais n'appartenait à aucune organisation ni syndicat ni rien, et savait pas comment se mettre dedans tout ça... Alors il est resté presque en permanence à l'Odéon, y jouant le rôle d'un topile (sic, et pour ceux qui ne connaissent pas le terme, allez réviser la répartition des charges dans un village indien au Mexique).

Mon interlocuteur lui n'a rien de spécial à raconter sur l'Odéon, il faisait un tour de temps à autre avec sa Madeleine, amoureuse rencontrée à peu près sur les barricades, et que l'on aperçoit avec lui dans Le Soulèvement de la vie du Maurice Clavel "messieurs les censeurs bonsoir" lors de l'occupation du siège de la Confédération Nationale du Patronat Français en 1970 (ils s'y étaient retrouvés pour dénoncer les conditions de vie des immigrés qui mouraient dans le bidonville d'Aubervilliers, et finirent tous en garde à vue, Genet et autres Duras compris). Il y passa tout de même une nuit, une seule, après la journée sanglante du 24 mai. La police forçait une à une les barricades du Boulevard Saint-Michel, la situation devenait critique, Madeleine et lui s'enfuirent comme beaucoup d'autres vers le Théâtre de l'Odéon, encore en "zone libre"... Le vieux théâtre, ajoutera-t-il plus tard (je mélange dans ma voix ses paroles vives et  ses mots écrits) devint le coeur de la ville qui brûlait, ou le coeur brûlant de la ville... Ils en firent une visite incroyable, des combles jusqu'au sommet, croisant Phèdre Figaro et le Rhinocéros au milieu de Romains et spadassins bariolés de toutes les époques, les costumes de centaines de spectacles se trouvant dignement portés par les occupants du lieu, jusqu'à arriver sur le toit, d'où l'on voyait s'étendre une mer d'hommes au triste uniforme...

 

- Ici nous retombons sur les pattes de la prise de l'Odéon en 1996, quand de l'intérieur de l'Odéon, où il se tenait aux aguets, il vit d'abord arriver la marée d'hommes noirs sans papiers, puis se poster les hommes au même uniforme dont le triste métier semble être d'assiéger le coeur de la ville (vie)-

 

Quelques jours après l'Odéon fut repris sans heurts, en juillet Lebel agitait Avignon avec le Living Theater et le festival était boycotté. Que devint Lebel? Riche. Il hérita de son père d'un hôtel particulier avec gardien en livrée, et collection d'oeuvres d'art expertisées. Il est grand copain de Jack Lang, autre professionnel du spectacle.

 

L'histoire se termine donc ainsi. Sauf qu'il reste l'essentiel à dire, pudiquement gommé lors de la conversation, et restitué par mail. Je ne peux mieux faire que citer dans le texte : "Le vieux théâtre fut dans cette nuit de mai où le coeur de la ville brûlait, un refuge pour nos amours adolescentes (Madeleine et moi n'avions pas encore 18 ans). Par enchantement, cette longue journée insurrectionnelle du 24 mai 1968 se terminait pour de jeunes amants en théâtre onirique, en un rêve éveillé et merveilleux."

 

Le rêve de mai 68 brûlait à l'Odéon. D'ardeur. 

 

 

  Il ne nous reste qu'à dédier Mai 68 à Madeleine.

 

Par Métie Navajo
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Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 16:00

 

Mais... la prise de l'Odéon... N'était-ce pas 1968 plutôt?

 

Croisons les fils et tissons le temps.

 

(Fin du premier épisode)

 

Du restau Thaï de la rue du Montparnasse au bistrot de la rue Mouffetard où nous nous sommes souvent vus pour préparer la publication de notre Geste des irréguliers, il n'y a qu'un pas... J'arrive en retard parce que j'ai écrit trop tard, le patron qui me connaît depuis des années et m'a vu (mais sans doute n'a-t-il pas synthétisés  ces éléments en la disparate personne que je suis) corriger des copies d'étudiants de première année de droit, écrire dans mon carnet, apprendre l'alphabet sanscrit, lire le Parisien au comptoir, discuter du livre avec "mon éditeur" des cascades... (et aussi, voilà que ça me revient sans que j'aie envie de m'en souvenir, boire un nombre important de demis avec le premier anarchiste de ma vie, le martial... Mais laissons celui-là endormi dans un coin perdu de la mémoire, il est méchant quand il se réveille... ) me félicite chaleureusement pour mon livre qu'il a lu pendant l'été, et dont il me parle en détails enthousiastes... (Des yeux et des esprits se posent sur mes lignes, des oreilles entendent, des coeurs retiennent... C'est ce dialogue dont parle Liscano, que Nabokov livre dans des formes drôlatiques, qu'on imagine quand on écrit, et qu'on a seul avec soi-même tant qu'on n'a pas d'autre lecteur... Et même quand on en a... ).

Crâne brillant tout au fond du restaurant, la place habituelle... Alors que le prétexte de ce déjeuner est la poursuite du récit de l'Odéon, nous commençons, comme il se doit, par parler d'autres choses... (c'est une erreur au fond, il faudrait toujours commencer par le vif du sujet, et prendre l'apéritif en dessert si on a encore faim...) Or voilà que pendant autres choses apparaît un joli trio beauvaisien de notre connaissance... Moi je ne les ai pas vus depuis que j'accompagnais chez eux le camion du soulèvement populaire d'Oaxaca Mexico, soit un an et demi qui en paraissent dix, ou alors c'était hier... Pas tout à fait, Lucio a grandi et se fait témoin du passage du temps, alors que les deux parents sont au moins aussi beaux que dans mon souvenir... Nous mangeons donc à quatre, et on ne peut pas leur imposer d'emblée la prise de l'Odéon... Des nouvelles de- et de- , Barcelone (Karcelona dit l'ami belge qui ne s'arrête jamais à Ripa) et Paris, Beauvais, les ateliers de la bergerette, plus ancienne ressourcerie de France, qui se voient privés par la Mairie des deux bennes qu'elle leur prêtait et des fonds pour le traitement des déchets de la ville (plutôt amusant non? A croire qu'elle préfèrerait payer plus cher une entreprise privée pour le même travail...). Il paraît que la maire est amatrice de Villepin... Ah oui? L'éditeur des Cascades conseille de lui écrire, après tout, le grand homme ne défend-il pas l'autogestion en clamant que la lecture de Debord est indispensable...? Pas mal, de ces perles d'actualité qui m'avaient échappées... La daube de boeuf est finie, Lucio est trop sage pour prendre un dessert... Passerons-nous à l'Odéon?... C'est qu'ils doivent partir... La fin de 96 donc, reprend la voix des cascades... Non, par chronologie inversée nous en étions arrivés à 68... Ah? Mais 68 je n'ai pas grand chose à te dire, je n'y étais pas, à l'Odéon... Enfin j'y suis passé de temps en temps bien sûr, mais c'est plutôt Untel que tu devrais interroger... (Je sais qu'il va m'en dire quelque chose... Qui prétend que je veux la version complète de l'histoire qu'on trouve je n'en doute pas dans une dizaine de livres et films documentaires et mémoires de nationalités différentes... )  En tout cas je peux te dire qui a lancé le mouvement,  ça je m'en souviens bien, c'est...

 

Ca a donc commencé comme ça, nous on avait rien fait, presque rien, on était à la Sorbonne et...

 

 

Allez, encore un peu de suspense...

 


 


 

Par Métie Navajo - Publié dans : nomsdefleurs
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Jeudi 29 décembre 2011 4 29 /12 /Déc /2011 11:59

Soleil encore, y a t-il jamais eu autant de soleil en décembre... (souviens toi qu'une année tu fêtais ton anniversaire en tête à tête avec lui, au bord de la Seine, à 9 du matin...). J'ai une envie folle d'écrire, mais le ciel bleu dehors, cette lumière froide d'hiver (toute tiède à vrai dire) qui enivre, me voilà dans la rue avec le bâton à slalomer entre les courses du réveillon, l'esprit déjà dans le ramage ombré de mon petit square idéal, délicatement dessiné sur le bâtiment blanc par un pinceau de lumière dorée qui se glisse entre les branches nues de mon arbre (ô mon arbre...), que je salue dès que j'arrive, le front contre son tronc, un geste d'amour que j'ai appris de mon Désir... - Tiens justement, laissons là un instant l'échauffement musculaire et le réveil des articulations, et parlons de toi mon Désir... Ton absence est un trou béant qui traverse tout mon être, qui se comble de douleur cuisante parfois, et d'autres devient un lac d'une étrange joie... Tout ce temps que nous nous consacrons (c'est très précisément le terme) me reste, énorme, et s'ouvre. Il se remplit d'autres bonheurs qui disparaissent quand tu es là, submergés qu'ils sont par la lame amoureuse, puis abandonnés sur les plages polluées d'Antiterra, quand nous partons léviter sur la lune... Hier par exemple je me rendais à la musique: la voix, les longs cils qui se tendent avec autorité vers les yeux des autres joueurs, les doigts longs qui pianotent agilement le bandonéon, le sourire, les cheveux longs de faux gitan argentin qui s'échappent en grosses boucles, tout ce qu'est mon ami musicien, et les souvenirs se superposant rendent le moment très dense, mémoire des tympans, car je l'ai souvent entendu, je l'ai trop souvent entendu, il n'y a aucun musicien que j'aime comme lui, tant que quand il a fini d'être musicien je n'ai rien à lui dire, lui m'aime comme la pâle morena qui troue parfois la grisaille parisienne et qu'il ne peut attraper autrement que par le chant, et donc nous restons un instant à nous regarder dans un sourire muet, et rions de ne pas savoir quoi alors que nous...

Un abrazo très long, très bon...

 

Mais revenons au bâton. Le tenir droit, le faire tourner parallèmement au corps, visualiser le chemin qu'il fait dans son dos... Son corps bouillonne déjà, elle retire pull et écharpe. Trois fois le tao en ne pensant à rien d'autre qu'aux mouvements du bâton, et aux coups que porte l'ombre. C'est de l'extérieur que je la regarde, (comme le dit Liscano que j'ai mal jugé, que j'ai voulu comprendre trop vite. Bien sûr que nous sommes deux et que l'une de nous est toujours à l'extérieur, parfois dans un léger décalage temporel, tandis que l'autre pénètre à l'intérieur du moment. Nous progressons côte à côte et nous aimons de mieux en mieux...), d'un peu plus tard dans la rue alors que je marche vite entre les sacs de consommations que sont mes concitoyens de réveillon et me sens capable à moi seule d'un bonheur si grand (sans rien acheter, sans rien projeter, et dans l'absence de toi...) que je devrais bien sûr me sentir coupable, mais non, car ce bonheur immoral je l'ai arraché au chaos de la moralité, malheureux  sont ceux qui imposent aux autres leur malheur et au monde leur désert, tiens, c'est presque une parole prophétique qui monte en moi, oui, s'il n'y a plus de forêt je vivrai dans le souvenir de la forêt, j'ai des choses à entendre et à écrire, je glisse une lettre dans la fente de la boite aux lettres, pour la lune. 

Par Métie Navajo
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Lundi 26 décembre 2011 1 26 /12 /Déc /2011 13:24

Le don dont parle Nabokov est le don d'écriture, cadeau (empoisonné) que le destin (manipulé par les commentateurs de nos vies) offre à une personne (qui devient alors son propre personnage, décliné en un certain nombre de variantes qu'on pourrait comparer, par exemple, à différentes variétés de papillons). C'est ironique bien sûr, c'est une parodie si mordante qu'elle en déchire le voile de la réalité, ou lui enlève ses guillemets... Les  âmes écrivaines se montrent dans des conversations rêvées, grotesques et poétiques, et l'on ne peut jamais s'identifier à aucune car tout glisse, et c'est ce glissement même qui est délicieux. Nabokov ne cessant de parodier sérieusement Nabokov, on ne peut paresser longuement dans un joli  personnage, car le joli en se figeant devient ridicule, alors que l'écriture elle, ne cessant de couler, s'infiltre dans les eaux de l'esprit, et rejailllit en gouttelettes de ci de là, dans cette lumineuse lumière qui n'est même pas d'hiver, car elle est chaude, dorée, si chaude que je suis sortie sans manteau ce matin après l'insomnie, j'ai ôté mon pull car très vite mon tao de baton m'a fait bouillonner les sangs, dans le même temps je suis si sereine que je manoeuvre au milieu des enfants qui jouent à cache-cache, sans me déconcentrer, sans les déconcentrer, l'ombre des branches de mon arbre protecteur s'épanouissant joliment sur la façade blanche de l'immeuble. En allant du square au café portugais je ne fais même plus peur aux vieilles dames, le baton semble depuis septembre faire partie du paysage des jours ensoleillés du 14ème arrondissement... (i.e: de mon 14ème arrondissement, rêvé et réel). Au café je retrouve les ouvriers portugués travaillant déjà la super bock, Paulo est content de me voir, quoique un peu jaloux d'avoir appris qu'à Rambouillet la veille j'ai rencontré par hasard un de ses habitués au Café de la Mairie, revenant de mon kung fu quotidien et salutaire au bord du lac présidentiel dans la lumière d'un beau 25 décembre. Comme si autour de moi se reformait sans cesse un gigantesque (ou un tout petit?) Café de César dont la terrasse se métamorphosait en parc où faire ses taos... (Ma théorie du monde-quesadilla, envore vérifiée...) C'est justement ce que j'écris dans mon petit carnet, songeant en même temps à "mon roman" dont l'existence n'est pas autrement prouvée que par mon obstination à dire qu'il existe.

- Qu'est-ce tu écris encore? Tu écris trop vite... baragouine Paulo, et il continue en portugais en riant avec les autres.

- Quoi, tu te moques de moi en portugais?

- Mais non... Qu'est-ce que tu écris?

Il faut dire que c'est un vrai délice de remplir des pages et des pages de carnet au milieu d'hommes du bâtiment qui ne se défient plus de moi, et avec qui, sans presque parler, je me sens en famille, sans devoir me justifier de rien, ni du carnet, ni du baton, ni des mauvaises fréquentations que je leur emmène parfois...

- Ta biographie.

- Quoi? Il n'est pas sûr de comprendre. On lui traduit. Il sourit, flatté...

La course du stylo reprend. J'aime bien cette plume, elle est fine et agile. Elle glisse sur le papier fin.

- Tu aimes le poulpe?

- Quoi?

- Je te demande si tu aimes le poulpe! - Rires de la compagnie. Paulo s'irrite toujours qu'on ne comprenne pas instantanément les imprévisibles questions qu'il lance dans son fort accent portugués...  Le sieur au nez en patate de lutin que j'ai croisé la veille est maintenant mon complice et m'explique que c'est le deuxième plat national du Portugal, après la morue...

- Bien sûr que j'aime le poulpe; pourquoi?

Un autre ajoute en langue mixte qu'on ne peut pas ne pas aimer le poulpe, c'est bon et il n'y a pas d'arrêtes.

- Tu aimes le poulpe ou pas?

- Mais oui Paulo, pourquoi tu me demandes ça?

Il disparaît un moment dans la pièce "privada", et revient avec dans un plat deux énormes morceaux de poulpe frits.

- Tiens, mange ça...

- Eh bien, c'est vraiment noël!

- Oui, c'est un plat de Noël au Portugal... Mange!

Les cinq ou six paires d'yeux présentes (je ne compte pas le regard myope du papa noël gonflable assis sur le côté gauche du comptoir) me regardent de biais prendre le bout de  mollusque, c'est légèrement gras au bout des doigts, et le croquer délicatement, et le mâcher...

C'est délicieux.

Mon ami lutin demande pour moi une serviette en papier mais Paulo n'entend pas. Je suis honorée, je suis traitée comme une Santa-Maria de la Super Bock.

- Merci Paulo...

- C'est bon?

- Très bon.

Impossible de quitter la place avant d'avoir mangé le deuxième morceau de tentacule, sur quoi il me dit que je mange beaucoup et trop, et de ne pas le répéter à César parce que c'était sa part, sur quoi je promets mais de toute façon je ne m'inquiète pas pour l'Empereur qui est parti célébrer l'année nouvelle au Portugal, il mangera assurément tout son saoul et au-delà... (Sa bedaine triple toujours au pays, il est aussi beau et rond que l'autre est beau et élancé; yeux bleus contre yeux noisette; charme mélancolique et conversation aisée contre charme bourru et embarras de langues...).

Encore quelques notes dans le petit carnet. Le soleil attend dehors, les gars le rejoignent pour fumer, je sors et salue, ils me regardent m'éloigner avec mon bâton sans poser une question, évidemment  le roman est à écrire en ce lieu, à chaque pas de la rue, les regards amicaux dans le dos et le soleil en face qui aveugle, sans prendre de pose, sans me figer dans l'image d'un moi (Santa Maria...) qui ne se glisserait pas en paroles entre les différents stades de transformation des lépidoptères que je rencontre, à l'exception, bien sûr, du papillon bonheur, qui se laisse à peine caresser d'un souffle.







 

Par Métie Navajo - Publié dans : journal parisien
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